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La Falaise de Carolles

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  • Le Pignon Butor - Les «Mines d’Or» - La Croix-Paquerey
  • Le Port du Lude - La Chapelle Saint-Clément
  • Le Monastère de Maudune - Le Camp Romain
  • La Cabane Vauban - Le Trait de Néron, etc...

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Extrait de la «Revue de l’Avranchin

Organe de la Société Archéologique et Historique d’Avranches

 

1955

La Chaumine - CAROLLES (Manche)

 

SUR LA FALAISE DE CAROLLES

Souvenirs Archéologiques et Historiques

 

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Quiconque visite l’Avranchin ou séjourne sur ses plages se doit de faire une promenade sur la Falaise de CAROLLES, non seulement pour jouir des incomparables panoramas que l’on découvre, mais aussi pour évoquer les multiples souvenirs qui surgissent à chaque pas : en ce court trajet d’environ deux kilomètres, nous rencontrerons, en un éblouissant résumé d’histoire, les légions de César et les soldats d’Hitler, les vikings et les chouans, Saint Scubilion et Vauban, Gargantua et Satan, les folles espérances des chercheurs d’or et les audacieux projets des constructeurs de digues, l’écho de maints combats navals et les drames des naufrages, le silence douloureux des moines lépreux de Saint-Clément et la malice facétieuse des fétiaux embusqués dans les grottes...

 

Faisons ensemble cette promenade ; transportons-nous sur la plage de CAROLLES et tournons nos regards vers le Sud.

Devant nous se dresse la masse imposante de la falaise dont les flancs abrupts sont à chaque marée assaillis par la mer. C’est l’extrémité occidentale du puissant massif granitique qui s’étend, de VIRE au littoral, sur quelque 55 kilomètres de longueur, avec une largeur moyenne de 5 kilomètres. Le granit étant l’une des plus anciennes roches solidifiées à la surface de notre planète, - ce qui, au dire des géologues, daterait de quatre à cinq cent millions d’années, - on peut, en paraphrasant la proclamation de Bonaparte aux Pyramides, dire aux baigneurs qui exposent leurs académies au soleil sur la plage de CAROLLES : «du haut du Pignon Butor, cinq millions de siècles vous contemplent».

 

 

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C A R O L L E S

 

Plan schématique de Carolles, édité par le Syndicat d’Initiative

 

Le Pignon Butor - Les «mines d’or»

 

Le Pignon Butor, nom de l’angle nord de la falaise à l’orée du vallon connu présentement sous le nom de «Vallée des Peintres», est parfois orthographié Butte-Or ou Butte d’Or, allusion aux richesses métalliques que la légende prétend s’y trouver ; cette légende est aussi la cause du nom de «Mines d’Or» donné aux deux excavations creusées par la mer, au niveau de la plage, dénomination fort ancienne puisque nous la trouvons sur une carte manuscrite de MARIETTE datant d’environ 1700 (1).

 

L’origine de ces appellations paraît remonter à la fin du XVIème siècle, car on lit l’ouvrage de François DESRUES

 

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(1) Bibliothèque Nationale. - Cartothèque - Collection d’Anville numéro 1609.

 

 

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Publié en 1611 sous le titre : «Les Antiquités et singularités des places remarquables du Royaume de France» (2) : «... On descouvre maintenant des mines propres pour faire l’argent et autres métaux, sçavoir en la forest de BRICQUEBEC et à trois lieues d’AVRANCHES en une paroisse nommée CAROLES»; et en 1631, Gabriel DUMOULIN, curé de Maneval, écrit avec enthousiasme dans son «Histoire générale de NORMANDIE» (3) : «... la Normandie ne doit rien céder aux richesses de Potosi, de la Floride et de la Castille d’Or, car elle a ses mines et ne reste que des ouvriers, le commandement du Roy nostre Duc et quelque légère despense pour mettre au jour les trésors qu’elle enserre, puisque... en la paroisse de CAROLES, trois lieues près d’Avranches, l’on a découvert depuis quelques années des mines d’argent, de cuivre et d’autres métaux».

En 1687, J. BOYER, de Cuves, adressa au Roi un mémoire suggérant diverses entreprises qu’il estimait susceptibles d’accroître la richesse de l’Avranchin et signala entre autres : «...4° Il y a une mine d’or dans la paroisse de CAROLLES, proche la mer, au Pignon Butor, ainsi appelé comme qui dirait Butte d’Or. Si on en croit plusieurs géographes qui en ont parlé et les habitants du pays, on en a fait l’épreuve dans ce siècle. Il serait à souhaiter que ces mines fussent mises en œuvre, ce qui serait aisé, ayant plus de bois qu’il n’en faut pour l’usage des habitants». (4).

L’abbé EXPILLY, dans son grand «Dictionnaire Géographique des Gaules et de la France», publié en 1762 (5), précise qu’ «il y a auprès de Carolles une mine de cuivre qui est d’un assez bon rapport».

Le «Dictionnaire Géographique Universel», publié en 1825 par une Société de Géographes, affirme qu’ «il y a des mines de plomb, de fer et de cuivre dans les environs de CAROLLES». (6).

Mais le rapport manuscrit du Commandant PEUTIER, chargé des levés de la carte d’Etat-Major de la région en 1839, ne fait aucune mention de CAROLLES dans le mémoire détaillé où, après une consciencieuse enquête sur place, il énumère toutes les exploitations minières de son secteur. (7).

 

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(2) Bib. Nat. - 8° L 20 6 A - page 214.

(3) Bib. Nat. - folio 12 k 1209 - page 9.

(4) Bib. Municipale d’Avranches. - Manuscrits de COUSIN, curé de Saint-Gervais d’Avranches au XVIIème siècle. - Tome 1er. - Variétés.

(5) Bib. Nat. - Salle de travail des Imprimés.

(6) Bib. Nat. - Salle de Géographie.

(7) «Archives Historiques du Ministère de la Guerre» à Vincennes. Carton 1241, folio 28.

 

 

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Quand Édouard LE HÉRICHER publia, en 1845, son grand ouvrage Historique», il écrivit : sur «l’Avranchin Monumental et Historique», il écrivit : «Des richesses métalliques ont valu à l’extrémité de la falaise le nom de Pignon Butor ou Butte d’Or. M. de CAUMONT dit de ce gisement : on a découvert un filon métallique dans les carrières de Pignon Butor, et tout annonce que des recherches bien dirigées feraient découvrir des filons plus riches dont l’exploitation pourrait être avantageuse». (8).

Moins optimiste fut, en 1854, Carolles. De GERVILLE dans ses «Études Géographiques et Historiques sur le Département de la Manche» : «Il y a des filons de zinc sulfuré au Pignon Butor ; ces filons sont riches et se présentent à la surface du sol, mais on croit que le voisinage immédiat de la mer apporterait de grande difficultés à leur exploitation». (9).

De même, l’abbé E.-A. PIGEON, dans son «Histoire du Diocèse d’AVRANCHES, publiée en 1888, constate qu’ «il existe à CAROLLES des minerais de fer, de cuivre, de zinc et de plomb, mais trop faibles pour être utilisés ; le fer donne seulement naissance à une foule de sources minérales». (10).

Ce qui n’empêche pas le «Dictionnaire Géographique et Administratif de la FRANCE», édité en 1892, sous la direction de Paul JOANNE, d’annoncer à l’article CAROLLES : «Mines d’argent et de cuivre» (5) ; si de telles mines avaient existé il y a soixante ans, le souvenir en aurait été conservé dans la commune, mais aucun témoignage dans ce sens n’a pu être recueilli.

Pour élucider définitivement cette question, nous avons prié l’éminent doyen de la Faculté des Sciences de Caen, A. BIGOT, de nous faire connaître son avis qu’il a bien voulu nous donner dans les termes suivants: «On a signalé divers minéraux dans les filons de quartz des environs de CAROLLES. Quand j’ai fait la révision pour la deuxième édition de la Carte Géologique de Coutances en 1928 et depuis, lors d’enquêtes dans la région, j’ai vainement cherché ces minéraux. J’ai cependant tenu compte de ces possibilités dans la rédaction de la Notice explicative de la feuille Coutances: «On a signalé des traces de sulfure de zinc dans les filonnets de quartz qui traversent les phyllades métamorphiques du Pignon Butor». A mon avis, s’il y avait eu réellement dans la région de CAROLLES autre chose que des curiosités minéralogiques, on eut recherché ces minerais.

 

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(8) Bib. Nat. - 8° L 2 k 223, page 590.

(9) Bib. Nat. - 8° L 4 k. 565.

(10) Bib. Nat. - 8° L 3 k 1255 - page 28.

 

 

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Quant à l’or, on en signale partout: il s’agit de pyrite de fer, en rognons ou en cristaux isolés, qu’on peut trouver dans tous les terrains». (11).

Si cette déclaration d’une personnalité aussi autorisée met fin à la légende des soi-disant «mines d’or», elle n’empêche pas les contes de fées suscités par le mystère des grottes béant à la base du Pignon Butor: une vieille carollaise nous a récemment affirmé que «dans sa jeunes» les «mines d’or» étaient bien plus profondes et qu’on croyait que les souterrains allaient jusque sous l’église (!); Charles LE BRETON rapporte que certains pensent que ces grottes «ne sont que le vestibule d’immenses galeries souterraines, remplies de magnificences et s’étendant jusqu'à Tombelaine et au Mont Saint-Michel» (12).

M. SUVIGNY a conté naguère la légende de ces grottes «où les fées antiques ont laissé leurs descendants, les «fétiaux», proches parents des gnomes scandinaves; malgré leur âge, qui est souvent de plusieurs siècles, et leur malice, qui se plaît à jouer des tours aux pauvres mortels, ils ont parfois la naïveté des enfants, et, détail tout local, des «bénis» bouillant dans leurs coquilles à l’entrée des grottes leur causent un étonnement indicible; ils ne restent pas toujours enfermés dans les entrailles de la terre; ils aiment à voyager dans la baie, grotesquement assis sur le dos d’une pieuvre ou «minard», et la promenade aux îles Chausey est une de leurs distractions favorites». (12).

 

Arrachons-nous à ces évocations plaisantes et gravissons le sentier aménagé par le Syndicat d’Initiative de Carolles sur le flanc abrupt du Pignon Butor pour en faciliter l’ascension; le sommet est à une altitude de 60 mètres, soit 3 mètres de plus que le premier étage de la Tour Eiffel.

À cet endroit s’élevait autrefois une «bijude», hutte en terre couverte de paille, servant d’abri aux douaniers; le S. I. a aménagé une plate-forme et y a installé une table d’orientation à l’usage des touristes. De ce point, le panorama est splendide: «On ne se lasse pas d’admirer ce paysage normand où les sables, la verdure et la mer, les collines et les vallées, les caps et les îles, les plages voisines et les côtes lointaines forment un ensemble magnifique». (12).

 

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(11) Lettre en date du <?xml:namespace prefix = st1 ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:smarttags" />15 avril 1948.

(12) Charles LE BRETON: Carolles, les promenades et les pêches du littoral (1876).

 

 

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Regardant vers le Nord, on aperçoit à ses pieds la plage de CAROLLES avec ses alignements de cabines, son parc à autos et sa digue protectrice; plus loin les agglomérations de CAROLLES-PLAGE et d’EDENVILLE, sœurs siamoises blotties autour du Crapeu, dont l’une semble avoir terminé sa croissance tandis que l’autre paraît encline à continuer à grandir et à grossir; plus loin encore les vertes frondaisons de JULLOUVILLE-les-Pins bordées à l’Est par l’azur de la Mare de BOUILLON; et au fond du tableau, les collines et la plage de SAINT-PAIR devant GRANVILLE où la pointe du Roc ferme l’horizon.

 

 

La Plage, vue de la Falaise

 

Au Nord-Ouest se profilent les îles Chausey (à 30 kilomètres) derrière lesquelles par temps très clair des yeux perçants peuvent parfois apercevoir la silhouette de Jersey.

À l’Ouest le regard embrasse la partie nord de la Baie du Mont Saint-Michel et à l’horizon la pointe de CANCALE et ses îlots.

«Aux rayons du soleil couchant tout ce paysage s’éclaire de teintes chaudes;la falaise s’illumine et semble plus majestueuse; le promontoire de Granville s’enveloppe d’une brume transparente. Bientôt le soleil va disparaître et les flots perdre les riches couleurs du ciel, mais alors brilleront au loin les feux de GRANVILLE, ses phares, ceux de Chausey, de la Pointe du Grouin, et du Cap Fréhel au-delà de Saint-Malo».

 

 

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La Croix-Paquerey

 

Détournant à regret nos regards de ces magnificences de la nature, et faisant quelques pas à gauche, nous parvenons à un vaste plateau, dit «la plate veie», et nous apercevons de grandes villas construites de part et d’autre d’une route menant au bourg.

 

Il y a cent ans ce plateau était une lande déserte au point culminant de laquelle (13) se dressait dans la solitude une croix de bois érigée en 1815 (12) au lendemain des guerres de l’Empire auxquelles la commune de CAROLLES avait fourni un contingent de soldats particulièrement élevé (14) ; cette croix, dite «la Croix Paquerey), avait été fort détériorée par les intempéries et son bois vermoulu menaçait de s’effondrer quant elle fut remplacée, peu après 1871, par la croix de granit que l’on voit actuellement dans un champ en face de la villa «Jeanne d’Arc».

 

Avant 1940 existait près de cette croix un socle en ciment édifié par le Syndicat d’Initiative; en montant quelques marches, on pouvait apercevoir au Sud, par dessus les clôtures de la villa «La Mouette», la silhouette du Mont Saint-Michel apparaissant entre les feuillages des arbres; mais cette installation a disparu pendant la guerre de 1939-45.

 

Le Pignon Butor dans le «Mur de l’Atlantique»

 

Actuellement le plateau du Pignon Butor est profondément entaillé par des excavations creusées dans le roc en 1943-44 par les Allemands pour y installer deux batteries à l’emplacement même où, sous le premier Empire, un militaire resté anonyme avait vainement indiqué au Ministre de la Guerre la nécessité d’un tel ouvrage dominant les grèves vers le Nord. (15).

 

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(13) Altitude 71m48, d’après les relevée de M. J. GAILLARDIN, en 1953.

(14) Le recensement de 1806 constate pour la commune de Carolles la présence sous les drapeaux de 69 militaires, soit 11 % de la population (622 habitants), tandis que la commune voisine de BOUILLON (646 habitants) n’avait que 4 militaires sous les drapeaux. (Archives Historiques du Ministère de la Guerre», à Vincennes. N° 1119, page 244).

(15) Voir dans notre opuscule, Histoire de la Cabane Vauban de Carolles, page 10, le texte de la note adressée au Ministre pour souligner le danger d’un débarquement anglais à l’orée du «Vallon Bouvet» (connu maintenant ous le nom de «Vallée des Peintres»). («Archives du Ministère de la Guerre», carton 1940 (E 4), n° 26).

 

 

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Le plateau du Pignon Butor fut occupé dès juin 1940 par une formation de la Luftwaffe, installée dans les villas Éole, Mariquita, My dream et le Clos Fleuri; ils y placèrent des pièces de D.C.A. et creusèrent un certain nombre de trous de mitrailleuses. En 1941, la villa «Tournefeuille» devint le siège d’une «Orstkommandantur» (dirigée par l’adjudant SCHMITT) dépendant de la Kreiskommandantur d’Avranches (à la tête de laquelle était le capitaine PASQUALI von FARAWALL). En 1943, la villa «Mariquita» fut affectée à la Croix-Rouge allemande comme maison de repos pour les infirmières. En 1943-44, de très important travaux furent entrepris sur la falaise par un détachement du génie qui fit des réquisitions de main-d’œuvre dans la commune et utilisa en outre des Nord-Africains logés dans l’Hôtel du Casino. ROMMEL vint en 1944 inspecter les travaux de défense de cette partie du «mur de l’Atlantique»; il exigea de nombreuses améliorations, en particulier la construction, à côté de la villa «Éole», d’une vaste casemate souterraine avec des chambres munies de portes en fer, des escaliers et des murailles en brique et ciment; rien ne fut épargné pour cet abri modèle réservé à la Luftwaffe et à ses artilleurs. Toute la partie de la falaise située au nord du carrefour de la route de la Croix Paquerey et du chemin des Pendants fut interdite aux civils, et des mines furent posées sur la falaise ne même temps qu’étaient partiellement détruits les sentiers touristiques y donnant accès. Des fossés en chicane reliaient la villa «Éole» les trous de guet et les emplacements de batterie.

Le soir du 30 juillet 1944, à 20 heures, les occupants de «Tournefeuille» évacuèrent sans incident la villa et se dirigèrent sur Avranches: ainsi le plateau du Pignon Butor fut libéré des Allemands 24 heures avant l’arrivée des Américains au bourg.

Les villas «Éole» et «Mariquita» ont été réparées; mais dix ans après la libération, les tranchées des batteries et le lamentable état de la villa My dream sont les stigmates laissés par la guerre au sommet du Pignon Butor.

 

Nous dirigeant vers le Sud, nous contournons le jardin de la villa «Éole» et nous suivons au bord de la falaise le sentier des Douaniers, qui longe les terrains dénommés «le Menu Ruet», souvenir de ruisselets peu visibles en été, en surplombant les rochers et les teignes, couverts de varechs et d’algues, baignés à chaque marée par la mer qui y laisse dans les excavations des mares où grouille une faune variée parmi laquelle pêcheurs et baigneurs s’efforcent de trouver des congres, des crevettes «bouquet», des crabes, etc.

 

 

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«Une falaise est signalée par un ruban de pierres roulées qui s’étend du haut au bas du costil. Puis c’est le «Déruble», ayant à sa base des roches séparées les unes des autres par des lits de sable et de terre, provenant d’éboulements quand, poussée par le vent d’Ouest, la lame fouette et désagrège ses flancs.

 

La «Grande Falaise» n’a de remarquable que ses vastes dimensions et ses rochers festonnés de lierre qu’on appelle «Nid au Corbin» parce que le corbeau se plaît à nicher dans les anfractuosités de cette pittoresque muraille». (12).

 

 

Le Port du Lude

 

En continuant notre promenade, nous arrivons devant une brusque solution de continuité dans la falaise, une entaille d’une soixantaine de mètres de profondeur, aux parois escarpées, constituant le débouché vers la mer d’une vallée encaissée au fond de laquelle coule un petit ruisseau: c’est le «Port du Lude» (16), l’un des points les plus pittoresques de Carolles.

 

Le Port du Lude, vu du Nord

 

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(16) L’orthographe de ce nom est controversée; les panneaux indicateurs apposés dans la localité par la Municipalité, en 1950, écrivent LUD tandis que ceux érigés quinze ans auparavant par le Syndicat d’Initiative orthographient LUDE.

Nous reportant aux textes anciens pour tenter d’élucider cette question, nous n’avons trouvé aucune mention de cette dénomination dans les documents antérieurs au XIXème siècle, ni sur la carte de l’Etat-Major, ni sur le plan cadastral.

«L’état de section des propriétés bâties et non bâties» de 1829 désigne sous le nom de «Lande du Port du Leud» la parcelle sise au nord du

 

 

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«Comment s’est formée cette étrange vallée? Comment la falaise abrupte s’est-elle entr’ouverte pour livrer passage à ce cours d’eau si faible?... Il est probable qu’au sortir de l’époque glaciaire cette vallée s’est, comme tant d’autres, creusée sous l’effet d’un cours d’eau impétueux qui aroulé jusqu'à son embouchure ces cailloux lisses et arrondis restés en si grand nombre dans le port du Leuh, tandis que le granit du sommet résistant au frottement des eaux a formé les blocs pittoresques couronnant cette vallée qu’arrose aujourd’hui l’inoffensif Crapot (17) ». (12).

Il convient de ne pas se méprendre sur la signification du mot «port» lorsqu’on parle du «Port du Lude»: il n’y a ici aucune jetée, aucun quai, et le chaos rocheux qui bord le littoral n’offre guère de possibilités d’accostage dans «cette étroite crique

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ruisseau (Arch. de la Mairie de Carolles); cette orthographe est adoptée par BITOUZE-DAUXMESNIL sur la carte du canton de Sartilly éditée en 1836.

LE HÉRICHER écrit Lud qu’il estime être dérivé du latin «Pallus» (marais) (8) et son opinion est partagée par Victor BRUNET dans son étude Étymologie des noms de lieux de l’Avranchin, publiée en 1814.

Mais Charles LE BRETON estime que l’on doit écrire «Port du Leuh», du celtique «Luh», rivière ou marais (qu’on retrouve dans Lutèce) (12).

Si l’abbé E.-A. PIGEON (dans son Histoire du Diocèse d’Avranches (1888), l’abbé BERTOT (dans son Petit Guide de Carolles, 1814) et le maître Jacques SIMON (dans Carolles, 1949), ont adopté la forme LUD, l’orthographe LUDE se rencontre dès 1840 dans le Registre des Délibération du Conseil Municipal de Carolles - ce qui atteste que telle était déjà la prononciation du mot - et a été vulgarisée dans le public par les divers éditeurs de cartes postales illustrées et par des enseignes commerciales; elle est en harmonie avec l’usage de notre langue qui n’admet qu’exceptionnellement la prononciation de consonnes finales non suivies d’ «e» muet.

Nous penchons donc pour l’adoption de la forme LUDE, qui existe d’ailleurs officiellement pour désigner «le Lude» en d’autres régions: quartier de Granville, chef-lieu de canton dans la Sarthe, commune dans le Loiret, château près de Saint-Sauveur-le-Vicomte, etc...

(17) Le ruisseau qui a son embouchure au Port du Lude est parfois désigné de nos jours sous le nom de «Lude» (notamment sur le Plan de Carolles, édité en 1933, par le Syndicat d’Initiative), mais c’est là une extension que nous estimons abusive et qui ne résulte d’aucun des documents que nous avons pu consulter.

(18) Son véritable nom semble être le «Crapot», désignation qu’on rencontre dès 1669, dans «l’Aveu de Messire Hervieu de la Ferrière» (12) et qui figure dans les ouvrages de Ch. LE BRETON et du Docteur OLIVIER («Guide de Carolles», 1922).

Ce ruisseau est dénommé «R. de Néron» sur une carte manuscrite de Mariette de la Pagerie, vers 1700 (B.N. - GE DD 2897). «Ruisseau du Moulin de Carolles »sur le Plan Cadastral (1827) et la Carte cantonale de BITOUZE-DAUXMESNIL (1836), et «Rivière de Carolles »dans l’ouvrage de LE HÉRICHER (1845).

Mais les vieux habitants de Carolles et de Champeaux lui donnent toujours le nom de «Crapot», qu’il convient de ne pas confondre avec le ruisseau du «Crapeu» arrosant la Vallée des Peintres, les deux noms ayant d’ailleurs vraisemblablement la même origine.

 

 

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de galets bordés de roches noires sur lesquelles le flot se brise, seul portelet ouvert dans la falaise entre le Pignon Butor et Saint-Jean-le-Thomas, port sinistre, entouré d’écueils, uniquement fréquenté dans les nuits sombres et sans étoiles par des contrebandiers qui au péril de leur vie et à la faveur des ténèbres et du mugissement des flots, tentent parfois d’y déjouer la vigilance des douaniers». (18).

Le Port du Lude, vu du Sud.

 

Au temps de la chouannerie, ce lieu fut l’un de ceux où, à l’écart des habitations, venaient aborder clandestinement des barques provenant de JERSEY (où s’étaient installés nombre d’émigrés normands), soit pour échanger des correspondances, soit pour déposer ou embarquer quelque contre-révolutionnaire; on a conservé le nom d’une fille de pêcheur, Marie Letourneur, surnommée «Pipette», qui fut un des agents actifs de ces transmissions de courrier pour lesquelles elle trouvait des complicités dans divers châteaux de la région (19).

Le site du Port du Lude offre aux artistes et aux touristes un puissant intérêt: «Quand le flot poussé par le vent, à marée haute, s’engouffre dans le Port du Lud avec un bruit effrayant, brisant ses vagues sur les rochers et les couvrant d’écume à une hauteur prodigieuse, le spectacle est d’une beauté incomparable, et

 

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(18) Henri BOLAND: Dictionnaire Géographique de la France, Hachette, 1892.

(19) Voir article de R. du COUDREY, dans Le Pays de Granville, 1930, page 178, et l’Histoire de Granville, par Ch. de la MORANDIÈRE, page 300.

 

 

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l’impression est d’autant plus forte qu’on la ressent en pleine campagne, dans une sorte de désert au milieu des rochers» (20).

En escaladant, par un sentier fort roide, le flanc de la falaise au sud du Port du Lude, falaise abrupte et sauvage qui porte les noms significatifs de «Rocheplatte» et «Casse-Cou», on parvient à une crête rocheuse d’où l’on domine le vallondu Crapot, et le Port du Lude, appelés «la grande abîme». (12).

D’après une légende populaire faisant l’objet d’un conte recueilli à Carolles en 1888 par SARLIN (12), «la grande abîme a été formée par un coup d’épée de Saint-Michel sauvant du diable la belle Hélène, fille du sire de Champeaux, qui se retira dans une île déserte où elle fut enterrée, d’où le nom de Tombe d’Hélène, devenu Tombelaine».

 

 

Les Grands Rochers

 

Suivant le sentier sur l’étroit promontoire limité à l’ouest par la mer et à l’est par le vallon du Crapot, nous rencontrons sur le bord de la falaise une suite de grosses roches bizarrement découpées qui forment une curieuse dentelle de pierres aux formes étranges; chacune de ces roches a sa légende et son nom; voici la Roche du Sard, (mentionnée sur la carte de Cassini), la Chaire au Diable ou Chaise du Diable (sur laquelle SATAN s’assit, dit-on, pour assister au transport des dalles de granit de Chausey utilisées pour construire le Pont au Bault sur la Sélune au sud d’Avranches), Gargantua (d’où le héros de Rabelais enjamba la baie pour aller en Bretagne, tandis que, «se soulageant de son internelle humidité, il forma l’onde de cette baie» si l’on en croit la légende rapportée par LE HÉRICHER (22).

L’une de ces roches, quand on la regarde d’un certain point, fait apparaître vaguement un profil humain, - plus facile à voir sur les photographies des cartes postales que dans la nature - profil dans lequel les uns voient le Sphinx et les autres le Chapeau de Napoléon.

 

Du côté de l’intérieur, quelques rochers allongés couchés côte à côte dans l’herbe méritent le nom de rochers canons.

 

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(20) Eugène de BEAUREPAIRE: «Normandie Monumentale».

(21) «Revue de l’Avranchin», tome IV, page 75 (1888).

(22) LE HÉRICHER: «Guide», page 53.

 

 

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Il ne semble pas douteux que toutes ces roches sont dues aux phénomènes de la nature; mais leur nombre, leur disposition, leurs formes variées offrent à l’imagination un vaste domaine incitant à des évocations hypothétiques propres à séduire les romanciers. Il y a une dizaine d’années a paru sous le titre «Les derniers Atlantes» (22) un roman de P. BOUCHET, ancien officier et artiste peintre, qui avait passé à Carolles l’été 1938; l’action se passe aux temps préhistoriques, à l’époque druidique, en un lieu que l’auteur nomme «Ker-Hoël» (termes celtes signifiant «habitation élevée», que certains étymologistes ont suggéré comme origine du nom de Carolles) et qu’il situé précisément à l’endroit de la falaise où nous nous trouvons, près des grandes roches; le roman est précédé d’un avant-propos, accompagné d’une carte du Port du Lude et des falaises voisines, dans lequel l’auteur expose comment la contemplation de ce site lui a inspiré l’idée de son roman:

 

«En examinant de la Chaire du Diable le rude paysage «s’offrant à nos yeux, notre attention fut attirée par la «disposition bizarre des rochers dominant le Port du Lude ... «Ces rocs disposés en quadrilatère défendent l’accès de la «vallée vers l’Ouest; ils y constituent un couloir et une «souricière; la poterne Nord-Est, formant le creux de la «Fontenelle, barre le passage, et des hommes armés d’arcs et «de frondes, placés aux quatre angles de ce quadrilatère, n’y «laissent aucun angle mort tout en ayant regard sur les «plateaux dominant la vallée. Un officier moderne, chargé de «l’organisation défensive de cette position et disposant «d’armes à longue portée, n’agirait pas autrement que nos «anciens stratèges». (sic).

«Du poste d’observation de la Chaire du Diable, on «découvre vers le Sud-Est une disposition analogue fermant la «vallée en amont à la hauteur du Pont Harel, dont les roches «se faisant vis-à-vis réalisent une poterne de conception «stratégique admirable. Sur la crête, à l’Est, nous distinguons «les éléments d’un mur la couronnant comme il en existe sur «l’éperon Ouest, ce qui enfermait ainsi la cité dans un «rempart continu, établi avec un sens si merveilleux de «l’utilisation du terrain qu’il se confond avec la planimétrie «du sol tout en réalisant la plus parfaite utilisation «stratégique».

Après avoir ainsi évoqué une cité fortifiée, le romancier «se «demande le pourquoi de son établissement en ce lieu et «l’époque de sa construction», et son imagination enthou-

 

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(23) Publié à Paris, 1943. Éditions Colbert.

 

 

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siaste répond avec une tranquille assurance: «Au pied du «pignon Butor existe un lieu dit «les mines d’or» «aujourd’hui battu par les flots, mais en plein cœur de la forêt «de Scissy, il y a seulement douze cents ans. Où des mineurs «eussent-ils plus confortablement abrité leur industrie: «lavage des pépites, habitations pour eux et leurs familles, «magasins où cacher leurs trésors, que dans la vallée du «Lude, dont le ru était alors une rivière importante, voire «torrentueuse? De la roche du Sard, un guetteur pouvait «établir la liaison constante à vue entre les mines et la cité; «auprès de cette roche se trouvait l’habitation des chefs, du «druide, au point le plus haut, d’où le nom de Ker-Hoël».

 

Ce n’est pas tout. «Sur la carte, nous constatons avec «surprise que l’ensemble des points de repère cités figure «exactement la constellation de la Petite Ourse... nombre de «monuments mégalithiques semblent avoir été orientés «d’après les positions successives de l’étoile polaire dans la «Grande Ourse au cours des siècles... le phénomène de la «précession des équinoxes démontre que notre Nord «géographique se déplace vers l’Est vis-à-vis du Nord sidéral «de 1° tous les 111 ans ½...», d’où l’auteur conclut par de savants calculs que «l’antique cité de Ker-Hoël, refuge des «mineurs d’or, serait ainsi identifiée la doyenne des cités «gauloises avec ses 3.700 ans». (23).

 

 

La Chapelle Saint-Clément

La Léproserie de Saint-Clément

Le Monastère de Maudune (?)

Renonçant à suivre la féconde imagination de P. BOUCHET, nous cesserons de chevaucher Pégase; redescendant sur la terre, nous continuerons à suivre le sentier des Douaniers en laissant derrière nous les grandes roches.

 

À quelque 200 mètres, le sentier traverse des restes de constructions, arasées à fleur de sol et envahies par les ajoncs, les fougères et les ronces; ce sont les vestiges de la Chapelle Saint-Clément que l’on voit mentionnée sur la Carte du Diocèse de Coutances, éditée en 1689 par MARIETTE (24), et sur les cartes manuscrites jointes aux rapports du Comte

 

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(24) Cartothèque du Ministère de la Guerre, n° 417, J. 10 B.

 

 

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d’Estrées en 1756 (25) et de l’Ingénieur HERON en 1760 (26). Par contre il n’en est pas fait mention sur la Carte de Cassini, (ce qui incite à présumer qu’il n’y avait déjà plus que des ruines dans la seconde moitié du XVIIIème siècle), ni sur la carte de l’Etat-Major.

Cette chapelle remontait au moins au XIIème siècle, car son nom figure dans une bulle du pape Adrien IV, en 1155 (27) ; elle faisait partie d’un monastère destiné à servir de léproserie pour les moines du Mont Saint-Michel atteints de la lèpre (28). En l’an 1232, l’évêque d’Avranches, Guillaume IV d’Ostilly statua «qu’un religieux du Mont Saint-Michel ne resterait pas seul dans la léproserie Saint-Clément de Carolles quand il n’y aurait pas de lépreux». (29).

 

Cependant, LE HÉRICHER s’est étonné de «ne trouver nulle mention de Saint-Clément dans les cartulaires et papiers terriers de l’Abbaye du Mont Saint-Michel, pas même dans Dom Huynes qui a consacré un chapitre spécial à l’énumération des chapelles lui appartenant». (30).

 

De ce silence de Dom Huynes, LE HÉRICHER a conclu que ces ruines pourraient provenir du fameux monastère du MAUDUNE - ou LANDANE - fondé au VIème siècle par Saint Paterne et Saint Scubilion, dont les historiens et les archéologues n’ont pu déterminer l’emplacement, les uns le supposant sur le Mont Tombe (futur Mont Saint-Michel), les autyres à Tombelaine, d’autres aux Iles Chausey ou près de Saint-Malo, d’autres enfin sur la falaise de Carolles : A. DURIER, qui a exposé et discuté en détail ces diverses hypothèses, a conclu qu’aucune des arguments présentés n’est probant et que le mystère reste entier. (31).

Voici comment LE HÉRICHER justifie son hypothèse (30): «Un texte de la vie de Saint Paterne (Saint-Pair), par FORTUNAT, «son contemporain nous semble établir que ces ruines, qui offrent «un établissement d’environ trois cents pas de tour, sont les restes «de l’abbaye de Maudune;

«Ce saint homme, accomplissant la treizième année de son «épiscopat dans l’église d’Avranches, tomba malade le second jour «de Pâques alors qu’il désirait visiter ses frères de Scissy, au

 

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(25) «Arch. Hist. de l’Inspection Générale du Génie», n° 210, in-folio.

(26) «Arch. Hist. du Ministère de la Guerre», à Vincennes, numéros 989 et 990.

(27) Abbé BERTOT: Petit Guide de Carolles, 1914.

(28) Abbé E.-A. PIGEON: Histoire du Diocèse d’Avranches, p. 151.

(29) «Acta Sanctae Ecclesioe Abrincensis», page 390.

(30) Avranchin Monumental et Historique, tome III, page 206.

«Le Pays de Granville», 1933, page 114

 

 

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«monastère du lieu dit Saint-Pair, et en même temps Saint «Scubilion tomba malade dans le monastère de Maudune. Ils «s’envoient des messagers de part et d’autre et se font dire «qu’avant de sortir decette vie ils veulent jouir «matériellement de leur présence. Les messagers se «rencontrent en route et prient le Bienheureux SCUBILION «de venir au devant du Bienheureux PATERNE, mais il se «trouva un obstacle, un bras de mer («bracchio maris») qu’il «ne peut traverser la nuit. Comme SCUBILION était éloigné «d’environ trois milles de Scissy, exactement à la même heure, «lesdeux Bienheureux expirèrent, anno 590. (32).

«Des ruines situées à Carolles jusqu'à Saint-Pair, il y a «trois ou quatre milles... le bras de mer, c’est l’estuaire du «Thar qui a un kilomètre de large dans les marées «ordinaires... le site était propice pour la contemplation, et «cette falaise à pic de plus de six cents pieds, hérissée «d’écueils de schiste et de granit justifiele terme de «MAUDUNE».

LE HÉRICHER présumait que ce monastère avait été vraisemblablement détruit par les Vikings lors de leurs incursions sur ces côtes.

Désirant élucider cette question, la Société d’Archéologie fit faire, en septembre 1869, des fouilles dans ces ruines, sous la direction de Charles LE BRETON, qui en fit le compte rendu suivant. (12) :

«Du sol inégal et tourmenté, d’un amas informe de «décombres, où les pierres mêmes disparaissaient sous la «terre et le gazon de la falaise, nous avons exhumé une vaste «enceinte de murs, mesurant plus de 100 mètres, , les restes «certains d’une très ancienne chapelle, une série de murailles «dont les pierres portaient parfois la trace de l’incendie et qui «formaient dans leur ensemble sept ou huit pièces d’inégale «grandeur, des espaces qui semblent être des corridors ou des «petites cours intérieures, et enfin un colombier, jusque-là «nommé «le Puits», avec ses trous ou boulins régulièrement «rangés et espacés.

«L’inventaire du mobilier céramique que nous ont valu ces «fouilles serait difficile à dresser: les fragments, très «nombreux, ne nous ont permis de reconstituer aucun vase. «C’étaient des tessons de poteries communes, rougeâtres, «grises, blanchâtres ou brunes: parmi les meilleurs figurent «des panses d’urnes, des goulots et anses de pichets. Plusieurs «très légers et très minces avaient une surface ondulée;

 

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(32) «Vita S. Paterni apud Acta Sansctorum Ordinis S. Benedicti» tome II, page 1003.

 

 

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«d’autres conservaient des traces de vernis jaune-clair et vert. «Souvent aussi la terre de ces vases était grossière et remplie «de grès; les parois extérieures de quelques-uns, brûlées et «noircies, avaient dû longtemps subir l’action du feu.

 

«Les rares morceaux de verre que nous avons trouvés sont «relativement modernes; les briques et les tuiles ont fait «complètement défaut. Mais on a retiré des fouilles un petit «fragment en terre de Samos, trois morceaux importants en «pierre meulière, beaucoup de coquilles de «bênis» «(patelles) et de moules, des ossements et des dents de lapins, «lièvres, moutons et bœufs, et enfin deux ou trois objets en fer «complètement déformés par la rouille.

 

«Ces débris de poteries, avec leur vernis, leurs lignes «horizontales, et surtout ceux en terre sablonneuse de couleur «grisâtre, si nombreux dans ces fouilles que les fragments en «terre sans consistance et mal cuite, nous semblent dater des «XIIIème et XIVème siècles.

 

«Quant aux murs, ils révèlent deux sortes de constructions, «et assurément deux époques bien différentes. Les restes de la «petite chapelle, avec son abside semi-circulaire, présentent «un moyen appareil essentiellement roman; le mur central «avec son blocage intérieur semble dater du même temps. «Comme ils peuvent remonter au VIème siècle, si MAUDUNE fut «sur ces hauteurs, en voilà les seuls et derniers vestiges. Si les «Normands ont fait ces ruines, ils n’ont fait que celles-là, et «l’incendie que leur main dut y allumer n’a pas rougi «d’autres murailles; en effet, c’est là seulement qu’on trouve «des pierres ayant subi l’action du feu.

 

«Mais après ces ravages et ces dévastations, des «constructions nouvelles durent succéder aux anciennes, et «sans aucun doute on vit un jour sortir des ruines de l’antique «monastère la Chapelle Saint-Clément: le patron des marins «venait se substituer sur ces hauteurs à Notre-Dame de «Maudune; mais l’oratoire nouveau ne fit pas oublier «l’ancien: aussi, unissant le souvenir vénéré du premier au «respect que méritait le second, les habitants du pays «appelèrent ce lieu: Les Chapelles, pluriel significatif qui ne «peut s’expliquer que par l’existence en cet endroit de deux «chapelles successives. (33).

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(33) C’est seulement par une tradition verbale que l’expression «les Chapelles» s’est perpétuée jusqu'à nos jours; elle ne figure pas au cadastre, où la parcelle au sud du Crapot est dénommée «la commune de Saint-Clément», autre témoignage de l’existence de cet ancien établissement religieux.

 

 

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« Le nombre et l’aspect des restes de murs découverts en «1869 justifient la tradition qui place des moines sur ces «falaises. Les deux grandes pièces isolées sur le bord de la «mer durent servir aux réunions des religieux, soit pour les «repas, soit pour les prières communes. Les autres bâtiments, «plus nombreux et plus étroits, bâtis à l’Est sur le revers de la «colline, à l’abri des vents de la mer, servirent à l’habitation «et furent des cellules.

«La construction se compose de petites pierres jetées pêle-«mêle sur une largeur ordinaire de 70 centimètres, reliées par «un mortier grossier de terre ou d’argile, toujours peu «résistant et accusant un âge assez récent comparativement à «celui de la chapelle et dumur central.Ces murs doivent être «du même âge que le «colombier» qui les avoisine et qui est «construit avec les mêmes matériaux. Or, c’est plus «spécialement au XIIIème siècle que furent construits les «colombiers à pied et de forme cylindrique: celui de Saint-«Clément est dans ce genre, et par conséquent se rattache à «cette époque, la même que nous ont déjà révélées les poteries «trouvées dans ces ruines.

«Toutes ces constructions disparurent, croyons-nous, dans «les premières années de la Guerre de Cent Ans, quand le Roi «Charles V eut, par une ordonnance datée de Sens, le 19 «juillet 1367, prescrit aux baillis de «faire abattre les «fortifications des forteresses que l’on ne pourra mettre en «état de défense, et tous autres forts, de quelques personnes «qui soient, qui ne seront tenables et pourfitables, les abattre «et désemparer par telle manière que par ce dommage ne «puist venir au paysne à notre dit royaume (34)». Les «ennemis, aussi bien les «Compagnies» que les Anglais, «n’auraient pu trouver une retraite plus favorable que Saint-«Clément qui, par sa position, était un poste de premier ordre «pour la surveillance du pays; mais en quelques jours sans «doute, les moines renversèrent et rasèrent jusqu’au sol les «humbles cellules et toutes les dépendances du monastère».

D’après C. DE GERVILLE (35), on aurait trouvé au nord de ces ruines des ossements humains, ce qui a fait supposer qu’il y aurait eu là un cimetière. Cet archéologue estime que la chapelle de Saint-Clément, reste d’un «prieuré dépendant de l’abbaye du Mont Saint-Michel», semble avoir été construite à l’emplacement d’un château» (hypothèse qui écarte celle du monastère de Maudune, dont il ne parle pas) «totalement

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(34) «Ordonnance des Rois de France», tome V, page 16.

(35) Tome VII des «Mémoires de la Société Royale des Antiquaires de France», 1826, page 190.

 

 

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disparu». Aucun historien n’a, à notre connaissance, partagé cette opinion qui a été toutefois recueillie par le Dictionnaire Géographique de la France, publié sous la direction de Paul JOANNE. (18).

 

Le plan des substructions encore existantes a été relevé avec soin en septembre 1913 par le Général DUPAIN, avec le concours du chanoine BOSSEBŒUF, archiviste du diocèse de Tours (36) ; il a été publié dans l’ouvrage de l’abbé BERTOT (27) et fait apparaître une réunion d’édifices rectangulaires en entourant un plus considérable présumé avoir été la Chapelle.

 

En septembre 1948, un incendie de falaise ayant brûlé ajoncs et ronces, il fut possible de mieux voir toutes ces ruines, mais leur identification avec le plan dressé en 1913 se révéla difficile, le temps ayant continué pendant un demi-siècle son œuvre de dispersion et d’anéantissement; de plus, deux trous de guet ayant été creusés à cet endroit par les Allemands pendant l’occupation, la configuration des ruines en a été quelque peu altérée.

 

Depuis lors, la végétation a de nouveau recouvert les traces des anciens murs, et tend à dissimuler ces vestiges d’un lointain passé; il serait désirable que la Municipalité ou le Syndicat d’Initiative les signale à l’attention des touristes par un panneau indicateur, et ouvre un sentier permettant aux promeneurs d’accéder au colombier, situé en contrebas à l’Est.

 

 

Le Camp Romain

 

En poursuivant notre promenade par le sentier des Douaniers, nous atteignons l’emplacement du Camp Romain.

C. DE GERVILLE, qui publia, en , une notice détaillée sur les sept camps romains dont les archéologues ont identifié les traces dans le département de la Manche, en a relevé le plan qu’il accompagne des commentaires suivants (35): «Á peu «près au centre de la baie spacieuse comprise entre Granville «et la côte de Bretagne, la position est admirable pour un «camp destiné à protéger la côte et à empêcher les «débarquements des Saxons. De ce point on domine une baie «immense, on aperçoit une grande étendue de la côte de «Bretagne et les îles de Chausey et de Jersey, tandis que, de «l’autre côté, l’horizon est à perte de vue sur «l’arrondissement d’Avranches.

 

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(36) BOSSEBŒUF: Le Mont Saint-Michel au péril de la Mer, p. 300.

 

 

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«Le plan montre la force de sa situation entre des coteaux «escarpés à l’Est et des falaises inaccessibles à l’Ouest; il «indique sa forme et son étendue: une première enceinte (27 «verges 35 perches, soit environ 4 hectares) bornée à l’Est et «au midi par des remparts et des fossés, et au nord de celle-ci «une seconde enceinte (4 verges 32 perches, soit près d’un «hectare), mieux fortifiée que la première».

 

Vingt ans plus tard, ED. LE HÉRICHER, après avoir remarqué que «ce lieu porte le nom significatif de «Les «Chatelliers», nom pluriel qui s’explique par un double camp «figurant assez bien un trapèze accolé d’un arc de cercle, un «camp principal et un camp de refuge», le décrit en ces termes (37):

« L’enceinte trapézoïde est tracée par le rebord de la «falaise abrupte et profonde, rehaussé d’un fossé, et par trois «levées de terre couvertes d’ajoncs, empierrées à la base, «d’une largeur générale de 4 mètres, d’une hauteur de 2 «mètres en dedans et de 3 mètres au dehors, dimensions «amoindries telles que les ont faites le temps, la nature et «l’homme.

«Le côté le plus long, celui de l’Est, mesure environ 250 «mètres, les deux autres 200; l’angle aigu du trapèze se «forme, au Sud, à la pointe où se trouve le corps de garde de «Saint-Michel (c’est-à-dire la «Cabane Vauban», dont nous «parlerons tout à l’heure). On reconnaît encore l’emplacement «de deux portes ».

«Au point de vue militaire, la position est admirable, et il «est peu d’observatoires aussi heureusement situés... Mais «quel est le peuple qui a élevé ces lignes? Sans doute les «Romains, et le nom des «Chatelliers» atteste leur «établissement dans cette position. Ensuite, les mêmes «raisons, et en outre l’avantage d’un camp tout fait, «amenèrent les Saxons, puis les Normands, dans ce poste «retranché qui convenait à tous leurs intérêts.

 

Dans l’espoir de découvertes qui auraient confirmé les hypothèses des archéologues, la Commission de Topographie des Gaules chargea LE HÉRICHER de faire des fouilles en cet endroit en 1862. «Préparées avec le concours précieux et «empressé de M. POTTIER, ancien maire de Carolles, et de «son fils, les fouilles ont été faites au centre du camp et en «divers points intérieurs du pourtour. Une vingtaine de «tranchées ont été creusées; elles n’ont donné aucun «résultat». (38).

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(37) LE HÉRICHER: Avranchin Monumental et Historique, 1845, tome II, page 590.

(38) Ibid., 1865, tome III, page 206.

 

 

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Cette complète improductivité des fouilles conduit à douter de l’exactitude d’une assertion de l’abbé J.-J. DESROCHES, qui prétend que «vers 1830, on y trouva une grande quantité de pièces d’argent» (39), trouvaille que LE HÉRICHER n’aurait pas manqué de citer dans son premier ouvrage écrit sept ans après le dit abbé.

La présomption de l’origine romaine de ce camp repose donc essentiellement sur des constatations d’ordre toponymique: le nom des«Chatelliers», d’origine latine - qu’on retrouve en maints endroits où furent des camps romains - et le fait que, dans le voisinage se trouvent des lieux-dits dénommés: «Le Trait de Néron», «Le Clos de Néron», etc. (Voir plus loin).

La preuve de l’occupation romaine sur la côte de l’Avranchin a été fournie en 1912 lorsqu’à la suite d’une grande marée ayant provoqué un éboulement de la falaise près de Saint-Jean-le-Thomas, on trouva «des centaines de pièces ou «médailles romaines, en argent ou en bronze, datant du IIIème siècle» (39). En 1953, le brigadier des douanes LEMARCHAND trouva dans le sable sur la plage de Carolles, au pied du «Pignon Butor», une monnaie à l’effigie de Justinien frappée à Constantinople en 539.

LE HÉRICHER précisa en 1967 que «des restes de fossés «au centre du grand camp, indiquent l’emplacement du «Proeterium de ce Castellum», (40), et Charles LE BRETON situe l’entrée présumée du camp au Sud, non loin de l’endroit où se dresse maintenant la «Cabane Vauban» (12).

Le Vicomte DE POTICHE, dans son grand ouvrage sur la baie du Mont Saint-Michel (41), qualifie ce camp du nom de «Camp des Césars» et cite l’opinion de SARLIN d’après lequel l’établissement de ces retranchements sur cette hauteur prouverait «l’existence de la mer à ses pieds dès l’occupation romaine... en raison de la trouvaille dans le camp de nombreuses coquilles marines qui indiquent une alimentation facile et à la portée du soldat».

À l’époque présente, il est fort malaisé pour les promeneurs non avertis de reconnaître le tracé des levées de terre constituant les limites des camps des «Chatelliers», car la végétation - principalement des ajoncs fort touffus - a recouvert la plus grande partie de ces «fossés» et des terrains sis à l’intérieur et à l’extérieur d’iceux, tandis que les levées de terre

 

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(39) «Revue Numismatique», 1925, page 108.

(40) «Avranchin Historique et Descriptif, page 54.

(41) B. N., 4° Lk 7 27.319 (1891), page 257.

 

 

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ont continué à se dégrader et à s’amoindrir par l’effet des intempéries et, en certains endroits, par le percement de chemins d’exploitation d’une partie de ces terrains. Cependant, en s’aidant du plan dressé il y s cent vingt cinq ans par C. DE GERVILLE, on peut se rendre compte du tracé des principales limites, notamment au Sud et à l’Est.

Ce camp romain continue à retenir l’attention des archéologues: en 1938, l’érudit E.-M. WHEELER, vice-président de la Société des Antiquaires de Londres, vint le visiter en compagnie d’archéologues locaux (42).

 

La Cabane Vauban

 

Près de l’extrémité sud du camp, à l’endroit où, pour la première fois dans notre promenade, on peut apercevoir au fond de la baie, le Mont Saint-Michel, se dresse au bord de la falaise un petit bâtiment en pierres, avec une toiture aussi en pierres, connu localement sous le nom de «Cabane Vauban», dont nous avons conté l’histoire détaillée dans un opuscule paru en 1953 (43).

La «Cabane Vauban » de Carolles

 

Il fut construit, ainsi que plusieurs édifices similaires échelonnés sur le pourtour de la baie, à la fin du XVIIème siècle, quand la défense du littoral fut réorganisée sous la direction de

 

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(42) «Revue de l’Avranchin», tome XXXI, page 30.

(43) Bulletin n° 61(mai 1953), «Les Amis du Mont Saint-Michel), page 900.

 

 

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VAUBAN. Pendant quelque 125 ans, il fut utilisé comme corps de garde par les «garde-côtes», recrutés parmi les habitants des villages voisins, chargé d’assurer le «guet de la mer» afin de prévenir d’éventuels débarquements ennemis . ils observaient les mouvements des navires et correspondaient au moyen de signaux optiques (pavillons, fumées ou feux) avec des postes similaires établis notamment au Mont Saint-Michel et à la Pointe du Roc à Granville.

Désaffectés après 1815, ces corps de garde furent quelque temps utilisés par l’Administration du Télégraphe, puis ne servirent plus que d’abris occasionnels pour les douaniers. La «Cabane Vauban» de Carolles, qui était propriété communale au début du XIXème siècle, appartint, de 1857 à 1953, à divers propriétaires dont la dernière, Mme LE JOLY- SÉNOVILLE, en a fait don, en août 1953, à la Commune de CAROLLES (44) qui a fait procéder aux travaux de restauration nécessaires.

 

 

La «Pointe de Carolles » - Les Vikings

Combats Navals et Naufrages

Le site où a été érigé ce corps de garde est le point de la falaise que les géographes appellent «la Pointe de Carolles », dénomination due au fait que, pour des observateurs situés à Granville ou au Mont Saint-Michel, la falaise - quoique simplement convexe et ne présentant aucune saillie digne de mention - semble former un promontoire s’avançant dans la mer (45). Ce lieu est remarquable par l’étendue de la vue sur la mer; au Sud-Est, le littoral avranchin et, à environ 12 kilomètres, le Mont Saint-Michel; au Sud et à l’Ouest, toute la partie occidentale de la Baie, derrière laquelle se profilent le Mont-Dol et la côte bretonne jusqu'à la pointe de Cancale . au Nord, le mer libre avec à l’horizon l’archipel des Chausey et la Pointe du Roc de Granville.

La contemplation de ce panorama maritime évoqie maints souvenirs historiques.

Sans remonter à l’époque (45). e la conquête romaine où l’abbé J.-J. DESROCHES (interprétant certains passages du Livre III des «Commentaires de César» (46) d’une façon

 

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(44) «Ouest-France», 28 août 1953.

(45) «Revue de l’Avranchin», n° 199 (juin 1954), page 243.

(46) J.-J. DESROCHES: Histoire du Mont Saint-Michel et de l’Ancien Diocèse d’Avranches, 1838. - B.N. 8° Lk 7 5198.

 

 

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considérée comme excessive par la plupart des historiens locaux) a cru pouvoir placer sous les falaises de Carolles un grand combat naval entre Romains et Venêtes, il nous est facile d’imaginer quels furent les sentiments d’épouvante des habitants de CAROLLES au IXème siècle lorsque, du haut des falaises ils virent arriver, sur de longues barques plates et à voile, à la proue desquelles un dragon noir dressait sa tête à gueule béante, les envahisseurs normands, géants demi-nus, aux muscles puissants, à l’air énergique et dur, avec leur crinière flottante, leurs yeux bleus d’acier et leurs grosses moustaches couleur de bronze, qui, agiles comme des panthères et rusés comme des renards, se ruaient sur les campagnes avec l’avidité de bêtes affamées; ils se dissimulaient au fond des criques (nommées «vik» en leur langue, d’où le nom de «vikings» qui leur est resté) et y attendaient le moment favorable pour débarquer et aller razzier dans les localités voisines chevaux, bestiaux et serfs, et aussi des femmes et des jeunes filles, car, comme le dit MICHELET, il fallait des Sabines à ces nouveaux Romulus.

Mais c’est surtout «pendant la Guerre de Cent Ans que cette mer fut animée, quand les navires anglais, navarrais, espagnols et français, la sillonnaient en tous sens» (12).

 

FROISSART conte qu’en 1386 les Anglais vinrent ravager ce littoral: «Ils ne tiroient à prendre terre nulle part, fors à frontoyer les terres de Normandie et de Bretagne. Menoient en leur armée vaisseaux qu’on appelle baleiniers courseurs, qui frontoient sur la mer et voloient devant les batailles... tant que les Normands, devers le Mont Saint-Michel n’étoient pas là assurés» (47).

 

Plus précis sont les renseignements que nous possédons sur le combat naval de juillet 1903: un convoi de 44 voiles allant de Brest à Dunkerque, après avoir fait relâche à Saint-Malo, reprit la mer sous la protection de trois petites frégates commandées par le chevalier de Tourouvre; une escadre anglaise, composée de 8 vaisseaux, 2 demi-galères, 2 brûlots et 2 corsaires de Guernesey, attaqua ce convoi entre le Mont Saint-Michel et Granville. Le récit détaillé de ce combat a été publié par CH. DE LA MORANDIÈRE (48), qui a juxtaposé le «communiqué» paru dans la Gazette de France avec le rapport fait par les marins anglais; il résulte de ces documents que, sur les 44 bateaux marchands, 7 se réfugièrent à Granville, 13 «qui tiroient peu d’eau» se retirèrent dans la baie du Mont Saint-Michel, 12 furent détruits ou brûlés et 12 capturés par les

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(47) FROISSART: Livre III, Ch. 105 et 106.

(48) Ch. de la MORANDIÈRE: Histoire de Granvillle (1947), pages 140 et 349.

 

 

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Anglais qui s’emparèrent aussi de la plus petite frégate tandis que les deux autres furent brûlées. Les Anglais ne perdirent qu’un brûlot, une demi-galère et une de leurs douze prises qu’ils avaient armée.

 

En 1871, la Pointe de Carolles fut le théâtre d’un dramatique naufrage. Une frégate, nommée «Le Mesnil», affectée à l’entraînement des novices de la marine, était mouillée dans la baie de Cancale le 10 février 1871, lorsqu’elle «fut assaillie «par une tempête si violente que les chaînes des ancres se «rompirent et que le bâtiment s’en alla à la dérive à travers la «baie. Malgré les efforts du capitaine Duclos-Guyot et de son «équipage, la frégate fut jetée sur un rocher à la pointe de «Champeaux - nom parfois donné à la Pointe de Carolles - et «s’y perdit entièrement. Heureusement, sous l’énergique «direction du capitaine, les novices ne perdirent pas leur «sang-froid, et sur un effectif de trois cents hommes, quatre «ou cinq seulement furent noyés. On ne sauva du naufrage «que quelques débris de mâture et des cordages» (49). Les habitants de Carolles aidèrent au sauvetage et leur curé, l’abbé de Prévalon, qui s’était jeté plusieurs fois à la mer pour aller chercher et ramener à terre les novices accrochés aux rochers, reçut du maréchal de Castries, ministre de la Marine, une lettre lui adressant les témoignages de satisfaction du Roi et une gratification de cent pistoles (27).

 

En juillet 1803, une péniche anglaise poursuivit un bateau, «le força à faire côte sur la montagne de Champeaux et s’en «empara; mais les employés des douanes firent sur cette «péniche un feu si incommode qu’elle fut obligée de se retirer «en abandonnant sa capture» (49). La menace était quotidienne. «Le 21 février 1806, les canonnières de Granville essayèrent vainement d’empêcher une frégate anglaise de s’emparer d’un bateau-pêcheur sous la pointe de Carolles » (50).

 

En juin 1811, des péniches anglaises ayant poursuivi des pêcheurs dans la Baie, furent à leur tour poursuivies par des canonnières de Granville, ce qui provoqua l’intervention d’une corvette et d’un brick anglais stationnés à Chausey; les canonnières cherchèrent un refuge dans l’anse de Saint-Jean-le-Thomas et y essuyèrent le feu de la corvette ennemie sans grand dommage; le brick s’étant aventuré sur les bas-fonds fut abandonné par son équipage qui le fit sauter et regagna

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(49) Ibid., page 250, et de BRACHET: Le Pays de Granville, 1912, page 269.

(50) Ibid., page 369, d’après Arch. Nat. Marine BB 4 241, f° 62.

 

 

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Jersey avec la corvette. Le récit détaillé de ce combat naval, d’après les rapports de l’Inspecteur des Douanes, a été publié par CH. DE LA MORANDIÈRE (51).

Nous arrachant à ces souvenirs du passé guerrier qu’évoque le spectacle de ces eaux, nous ne pouvons quitter la Pointe de Carolles sans dire quelques mots des projets de digues conçus à diverses époques.

 

Les Projets de Digues fermant la Baie

du Mont Saint-Michel

La «Pointe de Carolles » est le point où le littoral normand est le moins éloigné du littoral breton formant l’ouest de la baie du Mont Saint-Michel; au mois de mai 1609, «du temps que la «Hollande délivrée de la Maison d’Autriche donnait un libre «essor à son industrie et construisait ses digues merveilleuses, «protectrices de son territoire contre les inondations de la «mer, deux Hollandais, UMFROY et BRADLEY, proposèrent «à SULLY d’en construire une à leurs frais dans la baie du «Mont Saint-Michel, aux conditions qu’on leur cédât en «propriété la moitié des terrains qu’ils pourraient enclore, «l’autre partie restant au gouvernement... Leur projet était de «faire cette digue depuis la pointe de Carolles jusqu’àcelle «du Château-Richeux, près de Cancale, en côtoyant les relais «de la basse mer où le fond paraît solide et pierreux. (52). SULLY témoigna de l’intérêt pour ce projet mais l’assassinat d’Henri IV, le 14 mai 1610, entraîna la retraite de SULLY, et il ne fut plus question de la proposition des Hollandais.

QUINETTE DE LA HOGUE, qui s’était fait concéder de vastes étendues de grèves, fit, en 1779, aux États de Bretagne, une proposition analogue qui ne fut pas prise en considération, car on n’avait pas confiance dans la capacité de son auteur (53). Mais l’idée d’assécher la baie pour conquérir de vastes terrains à livrer à la culture fut fréquemment évoquée au XIXème siècle sans toutefois se concrétiser en projets précis; en 1888,

 

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(51) «Revue de l’Avranchin», num. 197 et 200, pages 144 et 267.

(52) Louis BLONDEL: Notice Historique et Topographique du Mont Saint-Michel, 1823, page 94.

(53) LE HÉRICHER: Avranchin Monumental et Historique, tome II, page 591.

 

 

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l’abbé PIGEON, chanoine de Coutances et vice-président de la Société Académique du Cotentin, écrivait (54): «L’asséchement de la Baie, en faisant surgir un sol «éminemment riche, ramènerait le commerce, l’aisance et la «vie sur tout le littoral de la Baie, généralement pauvre et «misérable depuis la disparition des salines au cours de la «première moitié du XIXème siècle».

 

Aujourd’hui il n’est plus question de tels projets d’assèchement et leur éventuelle résurrection se heurterait à la vigoureuse opposition des «Amis du Mont Saint-Michel» et de tous ceux qui sont animés de la volonté de sauvegarder notre patrimoine artistique et touristique.

 

Mais on envisage à nouveau la construction d’une grande digue fermant la Baie du Mont Saint-Michel, non pour l’assécher, mais pour créer un vaste réservoir en vue de l’utilisation de l’énergie des marées; M. GIBRAT, professeur à l’École Nationale des Mines, a exposé en détail le projet d’une digue d’une longueur de 23.500 mètres joignant la pointe du Grouin de Cancale à la pointe du Roc de Granville et permettant de faire fonctionner une usine marémotrice d’une puissance évaluée à 3 millions de kilowatts correspondant à une énergie annuelle utilisable de plus de dix milliards de kilowatts-heure; cet immense réservoir serait partagé, par une digue intérieure perpendiculaire à la première, en deux bassins, l’un inférieur à l’Ouest, l’autre supérieur à l’Est (55).

 

La réalisation éventuelle de ce grand projet est encore lointaine (56) et est subordonnée aux résultats de l’expérience en cours d’exécution à l’embouchure de la Rance. De tels travaux modifieraient singulièrement le panorama dont on jouit de la falaise de Carolles qui deviendrait riveraine d’une sorte de lac salé, dont les variations de niveau, réglées par les ingénieurs, auraient une amplitude plus faible qu’actuellement tandis que les digues introduiraient des lignes nouvelles dans le paysage marin.

 

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(54) Histoire du Diocèse d’Avranches, page 119.

(55) «Revue de l’Industrie Minérale», août 1944, page 309.

(56) «Le Figaro» du 19 juin 1954 indique que l’usine projetée serait bâtie sur la digue intérieure, à peu près en face de la plage de Carolles et comprendrait 150 groupes de 20.000 kw. Correspondant à un diamètre de 8 mètres pour le rotor des turbines. L’ensemble des turbines à plein débit donnerait 50.000 mètres d’eau par seconde.

 

 

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Le «Trait de Néron» et «Les Champs de Néron »

Quittant la «Cabane Vauban» et franchissant la porte présumée du «Camp Romain», nous continuons à suivre le sentier sinueux qui contourne les diverses anfractuosités de la falaise, bordant un vaste plateau où sont des champs cultivés dont l’enssemble est connu sous le nom de «Trait de Néron» (57) ou «Champs de Néron».

 

Les auteurs ont émis diverses hypothèses sur l’origine de cette dénomination; on trouve dans d’anciennes chartes du Mont Saint-Michel mention d’un Bois de Néron, d’une Terre de Néron, d’un Fieu de Néron; le cadastre de 1827 enregistre les lieux-dits «Croûte de Néron», «Clos de Néron», «Hamel de Néron». C. DE GERVILLE pensait que le Trait de Néron devait être un Trait de Dîme (du latin Trajectus, contrée, canton) (35) ; mais CHARLES LE BRETON suggérait une origine celtique rappelant l’idée de rivage (de l’armoricain «Trect, treiz, traez»), d’où le sens de «Rivage de Néron», ce dernier nom étant peut-être celui d’un chef ayant commandé le Camp des Chateliers (12).

 

Mais VICTOR BRUNET PR2SUME QUE Néron est ici un dérivé du grec Néros (source, petit cours d’eau) qui expliquerait aussi le nom d’un «village» de la commune de CHAMPEAUX, «Nérée», situé dans un «Bois de Néron» d’où sort le «Crapot» (58).

 

Par contre, CHEVREL prétend qu’il s’agit tout bonnement de «neirons» ou «noirons», nom ancien de petites baies noires (myrtilles ou prunelles) qu’on trouvait en abondance sur ce plateau (59).

 

Sans prendre parti dans cette contestation d’étymologie, science éminemment conjecturale, nous nous bornerons à rappeler que sous l’ancien régime le «Trait de Néron» ne faisait pas partie de la paroisse de CAROLLES, mais dépendait de l’Abbaye du Mont Saint-Michel; après la Révolution et jusqu’en 1828, ces terrains furent considérés comme relevant de la commune de Saint-Michel-des-Loups, et ce fut une

 

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(57) Plan cadastral de Carolles dressé en 1827.

(58) «Étude sur les étymologies de noms propres de l’Avranchin», page 20.

(59) BERTOT: Notes pour servir à la monographie de Carolles, 1924, page 7.

 

 

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ordonnance royale du 6 février 1828 qui les rattacha à la commune de Carolles (60).

 

Les landes de cette partie de la côte furent revendiquées par la «Compagnie du Cotentin», concessionnaire de la famille d’Orléans, et en 1836, le Conseil Municipal de CAROLLES consentit à une transaction par laquelle il versa à un sieur COMBETTE, agent de cette Compagnie, une somme de 150 francs une fois payée contre l’abandon en faveur de la commune de Carolles de tous les droits afférents à ces terrains (60).

 

Néanmoins, en 1847, s’éleva un litige entre la commune de Carolles et celle de Saint-Michel-des-Loups devant le Tribunal Civil d’Avranches. Aucune des deux parties ne put produire de titres écrits; les témoins entendus au cours d’une vaste enquête furent contradictoires; les uns dirent que leur père ou leur grand-père appelait ces lieux «la Falaise de Saint-Michel » (61) et que la commune de Saint-Michel fixait elle-même la date de la coupe du «varech à l’emport depuis la carrière de Colin jusqu’au Port du Leu» (62); d’autres affirmèrent que «de «temps immémorial, les Carollais avaient recueilli les «produits des terrains en litige, fait dépuoiller l’herbe par «leurs bestiaux, pris depuis plus de trente ans pour leurs «besoins des terres, de la pierre, de la marne et des gazons, «que ces actes de possession étaient les seuls que comportait «la nature du terrain, que non seulement ils n’ont donné lieu «à aucune protestation de la part de la commune de Saint-«Michel, mais qu’ils ont eu lieu à son exclusion» (63).

 

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(60) Archives de la Mairie de CAROLLES (délibération du Conseil Municipal du 17 août 1890).

(61) Même de nos jours, la CABANE VAUBAN de Carolles est parfois désignée sous le nom de «Cabane de Saint-Michel» ou «Corps de Garde de Saint-Michel».

(62) Le varech constituant un engrais naturel apprécié, l’Ordonnance Royale d’août 1681 a expressément réservé aux «habitants des paroisses situées sur la côte de la mer» le droit à «la coupe de l’herbe appelée varech ou vraicq, sar ou gouesmon, croissant en mer à l’endroit de leur territoire» et décidé que les jours auxquels seraient effectuée cette coupe seraient fixés chaque année par délibération des habitants (Titre X de l’Ordonnance d’août 1681: tome XIX du Recueil Général des Anciennes Lois Françaises).

(63) Délibération du Conseil Municipal de Carolles du 12 novembre 1851. (Archives de la Mairie).

 

 

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Le tribunal d’Avranches rendit, le 23 août 1851, un jugement en faveur de la commune de Saint-Michel-des-Loups, jugement qui fut confirmé en 1854 par un arrêt de la Cour d’Appel de Caen devant laquelle s’était pourvue la commune de CAROLLES, outrée de ce qu’elle considérait comme un déni de justice. Déboutée en appel, la commune de Carolles dut, pour payer les frais de ce désastreux procès, aliéner, le 5 mai 1857, une certaine étendue de terrains communaux vains et vagues (64) et transférer à la commune de Saint-Michel les terrains revendiqués qui comprenaient notamment la «Cabane Vauban».

 

La dispute avec Saint-Michel-des-Loups reprit en février 1890, le Conseil Municipal de CAROLLES ayant protesté contre le fait que «la Municipalité de Saint-Michel-des-Loups,

contre toutes les lois, fixe et arrête les jours de coupe du varech et goémon de rive sur une certaine étendue du rivage de la commune de Carolles. Par ce fait..., plus de 500 personnes ne possédant aucun terrain cultivé sur le territoire de Carolles viennent enlever ce qui appartient aux habitants de Carolles »(60).

 

La vulgarisation des engrais chimiques et le travail pénible exigé par la coupe et le transport du varech de rive ont fait perdre une grande partie de son importance à cette question (bien que la date de cette coupe continue à être fixée chaque année par les municipalités, comme l’avait prévu l’ordonnance d’août 1681) et le conflit avec Saint-Michel-des-Loups n’est plus qu’un souvenir historique.

 

En continuant à suivre le sentier des Douaniers, nous arrivons à une pente douce au «Grand Espas» (passage) et au «Petit Espas» où l’on remarque de belles grottes; l’une d’elles est dite «Le Mansel» (petite demeure); la légende raconte que «dans cette étroite caverne vivait autrefois un «fétiau»qui «passait ses jours et ses nuits à tisser une toile blanche si fine «qu’il étendait au-dessus de son «mansel» solitaire; ses «voisines les fées, gracieuses habitantes du Petit Espas, ne le «visitaient que rarement, mais venaient tout à tour le «consoler; hélas, quand il se réveillait de l’ivresse et secouait «l’enchantement, sa toile n’était plus là: il la voyait flotter au «loin sur le corps diaphane des fées qui s’en allaient en «chantant à la conquête des mortels» (12).

 

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(64) Archives notariales de Me LEMOINE-LE CHESNAY, à Sartilly.

 

 

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Du «Mansel», on aperçoit au milieu de la plaine, la «Croix de Néron», tandis qu’au Sud se dresse la silhouette du corps de garde de Champeaux dominant le «Solroc», bien connu des pêcheurs; le sentier pénètre alors sur le territoire de la commune de Champeaux: notre excursion sur la Falaise de CAROLLES est terminée.

 

 

Marius DUJARDIN

H.E.C.

Directeur honoraire du Crédit Lyonnais

Membre vétéran du Touring-Club de France

DU MËME AUTEUR:

 

Le Mont Saint-Michel considéré comme place forte, de Vauban à Napoléon. (1952).

 

Histoire de la Cabane Vauban de Carolles et des autres postes de guet du littoral avranchin (1953).

 

Histoire des Bains de Mer à Carolles et à Jullouville (1954).

 

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