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Autour de Carolles et Jullouville

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  • Vestiges Archéologiques
  • Souvernirs Historiques
  • Légendes Locales

 

La Mare de Bouillon

  Le Pommier du Clocher de Bouillon

    Le Menhir de Vaumoisson (La Pierre au Diable)

      La Lande de Beuvais

La Maladrerie de Saint Blaise à Champeaux

 

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Extrait de la «Revue de l’Avranchin»

Organe de la Société Archéologique Historique d’Avranches

 

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1956

«La Chaumine» - CAROLLES (Manche)

 

LA MARE DE BOUILLON

 

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La Mare de Bouillon est un vaste étang, traversé par le petit fleuve dénommé le Thar, qui fut sous l’ancien régime la limite entre les diocèses d’Avranches et de Coutances, c’est-à-dire entre l’Avranchin et le Cotentin, après avoir, à l’époque gauloise, séparé les Unelles (au nord) des Abrincates (au sud). Les eaux du Thar, se heurtant aux dunes de sable qui bordent le littoral maritime, s’accumulent dans ce petit lac avant de chercher une issue vers la mer qu’elles n’atteignent qu’à près de deux kilomètres au nord, au pied du Rocher Sainte-Anne.

 

Jadis le Thar, au lieu de sortir de la Mare à l’angle nord-ouest comme aujourd’hui, en sortait à l’angle sud-ouest, et, après quelques sinuosités, se dirigeait vers le nord, en suivant une lagune sensiblement parallèle à la Route Nationale actuelle jusqu’au «Pont Bleu», au delà duquel son cours n’a pas été modifié ; cet ancien parcours, dit maintenant «Le Vieux Ruet», a continué à servir de limite entre les communes de Bouillon et de Saint-Pair jusqu’à la convention intervenue en 1935 entre ces deux communes (1) pour un échange de territoire qui eut pour conséquence notamment le rattachement à la commune de Bouillon de l’intégralité de la superficie de la «Mare de Bouillon» alors que précédemment la presque totalité de cette Mare était, malgré son nom, rattachée à Saint-Pair.

 

 

 

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(1) On trouvera des détails sur cette convention dans notre Histoire des Bains de Mer à Carolles et à Jullouville (Revue de l’Avranchin, 1954).

 

 

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Avant la Révolution, l’étendue de la Mare était évaluée à une lieue (2) ; les travaux de curage du lit du Thar en aval l’avait déjà diminuée lors de la confection du cadastre en 1823, mais depuis lors elle a encore été fortement réduite, surtout depuis 1890, car les roseaux et les scirpes, antérieurement coupés et vendus chaque année, ont été conservés en vue de protéger le gibier d’eau, et l’envasement a progressivement gagné. Lors de la révision du cadastre effectuée en 1954 la superficie de la Mare a été trouvée être de 55 hectares 75 ares (3).

On a beaucoup discuté sur l’origine de la Mare. Est-elle due à la lente accumulation de sables marins transformant peu à peu la mielle plate en dune infranchissable ? ou provient-elle d’un cataclysme ayant brusquement soulevé le sol et barré l’estuaire du Thaï ? Et dans cette hypothèse l’inondation aurait-elle enseveli des villages, comme le rapportent certaines légendes ? Le Hérisser écrit : «La tradition considère la Mare comme une sorte de Mer Morte qui aurait englouti des villages ; on raconte qu’aux basses eaux on y aperçoit encore des habitation à telles enseignes qu’un pêcheur embarrassa un jour sa rame dans l’orifice d’une cheminée» et l’abbé Guyot rapporte que «selon la tradition il aurait existé à la place de la Mare une ville, Saint-Jean - on sait que l’église paroissialede Bouillon est dédiée à Saint Jean-Baptiste - sous laquelle le terrain se serait tout-à-coup effondré ; au lieu dit «Le Colombier» on aurait vu autrefois les restes de ce monument féodal ; vers le milieu de la Mare on aurait vu l’église, avec ses tours et son clocher, on aurait entendu sonner ses cloches aux grandes fêtes, et aux basses eaux on apercevrait un puits sans fond pour l’aviron des pêcheurs» (2) ; enfin, l’archéologue de Guerville affirme que «dans la commune de Bouillon, on a reconnu beaucoup de traces d’anciennes habitations jusque

 

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(2) Manuscrit de l’abbé GUYOT. - L’abbé Jacques Guyot, qui fut vicaire, puis curé de Bouillon de 1829 à 1854, rédigea pendant 23 ans (de 1849 à 1872) un volumineux manuscrit in-4° de 732 pages dans lequel il a recueilli un grand nombre d’histoires, d’anecdotes, de légendes, etc..., relatives à Bouillon et ses environs. L’original est conservé aux archives du presbytère de Bouillon ; de larges extraits ont été publiés sans indication d’auteur, dans le journal l’Avranchin du <?xml:namespace prefix = st1 ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:smarttags" />9 mai 1886 au 12 janvier 1890 ; cette publication a été utilisée ultérieurement par P. De Gibon (10) et par Albert Descoqs (21).

(3) Lettre du Service Départemental du Cadastre, du 21 nov. 1955.

(4) LE HÉRICHER : Avranchin monumental et historique (tomes I et II, 1845).

 

 

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dans la Mare ou Lac qui est sur la route romain de Saint-Pair à Rennes par Feins»(5).

Ces prétendues traditions qui n’ont été confirmées par aucune découverte, semblent issues de l’imagination populaire, toujours enclines à transformer en ruines les rochers sous les eaux et à évoquer maintes villes d’Ys dont on entend les cloches pendant les tempêtes...

Les anciennes chartes de Mont Saint-Michel désignent la mare sous le nom de Mare de Boullo ; ce monastère avait la dîme des pêches de ces parages et de la Mare, ainsi qu’il est constaté dans l’ «Aveu et dénombrement de la Baronnie en date du 23 avril 1555 (6) : « ...item iceux abbé et religieux du Mont Saint-Michel en icelle baronnie de Sainst Paer ont droict de gaige-plège (7) court et usaige, droict de pescher en la mer et en la mare ou lac dict lac de Bouillon».

D’après un document conservé dans les archives de la Seine-Maritime, le fief de BOUILLON était tenu par les moines du Mont «à gage pleige ; pour raison dudit fief qui nous a autrefois été aumôné par une princesse d’Orléans, nous devons le service d’une chapelle avec prières et oraisons»(8).

On lit dans le «Livre Terrier» du Mont Saint-Michel un article intitule : « Mare de Bouillon... Jean Louvel, sieur de Leizeaux, doit par chaque an, terme de Saint-Michel, deux plats de poisson de la Marre de Bouillon, et au défaut du poisson, seize sous. Il doit prester deux fois l’an ses bateaux et fillets pour pescher à laditte Marre» (2).

En 1678,Jacques LE ROYER, sieur de la Blinière, fabricant de soieries à Cuves, dont l’intelligence avisée s’appliquait à améliorer la situation économique de la région, adressa à Louis XIV un long mémoire, auquel répondit Colbert, pour suggérer diverses mesures qu’il estimait de nature à accroître la prospérité de l’Avranchin ; l’une d’elles proposait : «...3° On peut dessécher une mare d’environ une lieue de tour, dans la paroisse de Bouillon, soit par les moyens ordinaires accoutumés, soit par les machines de j’ai inventées pour élever l’eau, et la réduire ainsi en une belle et bonne prairie» (9) ; mais cette suggestion n’eut pas de suite.

 

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(5) de GERVILLE-LATOUCHE : Villes et voies romaines du Cotentin (Valognes, 1838).

(6) Mémoires de la Société Arch. D’Avranches. - Tome XII, page 30.

(7) «Le mot gage-plège ou pleige est un terme de coutume usité en Normandie pour désigner celui qui s’oblige à payer des redevances à un seigneur si le vassal qui les doit n’est pas resséant (résidant) sur le fief pour lequel il les doit». (Dictionnaire de Trévoux, 1721).

(8) Mémoires de la Société Arch. d’Avranches. - Tome VII, page 245.

(9) Mémoires manuscrits de Cousin, curé de Saint-Gervais d’Avranches. - Tome Ier, Variétés. (Bibliothèque municipale d’Avranches).

 

 

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Louis Martin de Bouillon, dernier seigneur de Bouillon, ayant en 1792 émigré à l’étranger avec sa famille, le fief, y compris la Mare, fut mis en vente comme bien national, et acquis conjointement par deux amateurs, Le Marchant et Deschamps qui ensuite se les partagèrent : la Mare et le Logis devinrent la propriété de Le Marchant, homme entreprenant, qui, considérant que, si de beaux brochets sont agréables, il serait mieux de nourrir de beaux bœufs, résolut, en reprenant l’idée émise cent vingt-cinq ans auparavant par Le Royer, d’assécher la Mare pour la transformer en herbage. L’abbé Guyot a recueilli de la bouche de témoins contemporains le récit de cette entreprise et de son issue dramatique :

 

«Après s’être convaincu de la possibilité de ce travail, car la Mare avait une profondeur moyenne de dix à douze pieds aux grandes eaux et de cinq à six au plus dans les basses eaux, Le Marchant le fit commencer au printemps 1794.

Les circonstances étaient favorables : le papier-monnaie était sans valeur, l’acquisition de ce bien national avait été peu coûteuse ; les transactions étaient nulles faute d’argent monnayé, et bien des personnes jadis à leur aise manquaient de numéraire. Or, Le Marchant avait acheté, non loin de la Haye-Pesnel, des bois au défrichement desquels il occupait beaucoup de terrassiers ; il y employait aussi beaucoup d’ouvriers en bois pour confectionner des sabots, des pelles, des vases, des cuillères. Il fit venir à Bouillon une grande quantité de ces ustensiles avec des marchandises de première nécessité : résine, savon, clous, que sans argent on se procurait difficilement ; et il publia que tous les habitants qui voudraient travailler au dessèchement seraient payés en ces divers articles.

Chacun, heureux de se les procurer, vint ou envoya travailler au canal que l’on creusait au-dessous des Bréholles (à l’angle sud-ouest de la Mare) et qui devait se terminer par un port de marée sous le Pignon Butor.

Ce travail, quoique rempli par le sable, se distingue encore (en 1850) sur une certaine longueur sous le corps de garde de Bouillon.

Mais si les nobles n’étaient pas du goût de tout le monde, ceux qui achetèrent leurs biens ne le furent pas non plus ; le travail de Le Marchant fit des mécontents et des envieux ;

 

 

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on en vint même à combler la nuit ce qui avait été fait le jour, et on dit que bien des ouvriers du jour étaient parmi les ouvriers de la nuit.

Des notables firent signer une pétition afin d’amener par l’intervention des autorités la cessation du travail en alléguant que pendant l’été les miasmes provenant des vases profondes produiraient une forte mortalité.

Le travail se poursuivit cependant avec assez d’activité pendant la belle saison, mais aux approches de l’hiver, Le Marchant fut assassiné ; voici comment m’ont été rapportées les circonstances de cet horrible crime : après un souper auquel il avait convié plusieurs invités et où on avait bu assez largement, Le Marchant se trouva pris de gaîté quand l’heure fut venue de se quitter ; les invités lui dirent qu’on lui en voulait et qu’il était bien exposé, et il répliqua qu’il ne craignait rien, que son chien «Camarade» ne le laisserait pas surprendre, que ses portes et ses armes étaient à toute épreuve et qu’il pourrait, les portes fermées, se défendre seul de vingt hommes armés.

Quelques instants après le départ des invités, des voix qu’il crut reconnaître se firent entendre à la porte d’un ton mystérieux : «M. Le Marchant ! il parait se faire bien du mouvement dans le bois. Nous craignons qu’on vienne vous attaquer. Sauvez-vous ! ou bien ouvrez-nous et nous vous aiderons !»

Le malheureux ouvre. Aussitôt dix à douze homme déguisés se jettent sur lui, le renversent, le lient, lui bandent les yeux, et, malgré les pleurs de ses deux jeunes filles qui criaient «Grâce pour Papa !», ils le mutilèrent cruellement. Son fils, bien jeune, et une sœur à lui, se sauvèrent par une croisée et s’en allèrent, à travers les prairies de La Bersaudière et les cloaques de ces marais fangeux, à la ferme de Surthar. Le chien fut tuéd’un coup de fusil.

Il y avait dans cette troupe de brigands des assassins et des voleurs : une cuve pleine de linge mouillé fut vidée, les armoires furent fouillées et pillées.

Le Marchant, après avoir été mutilé, les oreilles coupées, fut laissé pour mort ; il fut transporté à Granville où il mourut peu après ».

L’abbé Guyot ajoute : «Cet homme n’avait sans doute pas de principes qu’on puisse justifier en tous points, mais on dit qu’il était bon? Qu’il faisait beaucoup de bien en donnant du travail à un grand nombre d’ouvriers qui sans lui auraient souffert, et qu’il fut sincèrement regretté de sa famille et de

 

 

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ses amis et estimé même de ceux qui ne pensaient pas comme lui, tandis que les auteurs présumés de sa mort ont attaché à leur nom une flétrissure qui ne s’effacera qu’avec leur mémoire» (2).

 

Les héritiers de Le Marchant furent saisis vers 1831 d’offres d’une compagnie constituée par LAFFITTE et GAILLARD (entrepreneurs des grands services de diligences qui sillonnaient alors la France) en vue du dessèchement de la Mare ; mais les pourparlers n’aboutirent pas.

La famille des Martin de Bouillon racheta la Mare aux descendants de Le Marchant, puis la cédèrent pour 30.000 frs à un armateur de Granville, Leclère, conseiller général, puis député, qui y organisa de grandes parties de pêche sous le Second Empire ; P de GIBON a évoqué comme souvenirs d’enfance «la mémoire de ces journées passées dans le grand canot de la Mare, après une arrivée à toute allure dans les chemins cahoteux de Kairon et le passage à gué du Thar, du halage de la grande senne sous les coteaux de Bouillon et de l’ouverture de la poche regorgeant de brèmes, de gardons et de perches auxquels se mêlaient des brochets de douze à quatorze livres» (10). Depuis un siècle la Mare a été vendue plusieurs fois, et elle continue à être la propriété privée, destinée essentiellement à la pêche et à la chasse du gibier d’eau.

L’abbé Guyot conte qu’au milieu du XIXe siècle le fermier de la Mare vendait son poisson à l’année à un marchand qui prenait brochet, carpe, truite, anguille et perche à Fr. 1,20 le kilog de la Toussaint à Pâques et à Fr. 1 le reste de l’année, tandis que gardon et Brême étaient payés de 20 à 40 centimes le kilog.

C’était aussi un lieu de chasse très réputé : plus de cinquante espèces d’oiseaux se rencontraient sur ses bords «depuis le butor, ce grand échassier jaune et noir dont le cri ressemble au mugissement du bœuf, jusqu’aux étourneaux qui, les soirs d’hiver, arrivent par milliers se coucher dans ses joncs ; les canards sauvages, qui passent l’été à la Mare, font leurs nids dans les jannières ou les haies des environs et conduisent leurs petits à l’eau sitôt éclos» (2).

Un gentleman écossais, J.F. CAMPBELL, a publié en 1865, à Edimbourg, un récit enthousiaste des magnifiques parties

 

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(10) Le Pays de Granville, 1908, page 204. - Article de P. de Gibon reproduisant de larges extraits de l’ouvrage de l’abbé Guyot (2) qu’il attribue par erreur au Docteur Follain.

 

 

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de pêche et de chasse qu’il fit en 1848 à la Mare de Bouillon et sur le littoral pendant son séjour à Carolles (11).

Il y avait autrefois «dans les douves ou rigoles voisines de la Mare une si grande quantité de sangsues que les chevaux en avaient les jambes couvertes et ensanglantées pendant l’été, et que les personnes qui lavaient ou mettaient leur chanvre à rouir se voyaient assaillies par ces bestioles alors utilisées pour des usages médicaux... Mais vers 1850 les sangsues sont devenues rares et chères : 40 à 50 centimes la pièce... Une femme de Bouillon, qui les chasse tout le temps n’en prend en moyenne que 3 à 4 par jour, parfois aucune, quelquefois 8 à 10». (2).

Outre les profits de la pêche, le fermier qui exploitait la Mare retirait un petit revenu de la vente annuelle des joncs, des roseaux et des iris ou pavots. «Vers 1825, les joncs se vendirent fort cher aux chaisiers qui en appréciaient l’excellente qualité, mais la vente diminua lorsque vint l’habitude de garnir les chaises de paille. Les roseaux étaient mis en lots et servaient à couvrir des étables ou de petits bâtiments. Quant aux iris jaunes ou pavots, ils étaient vendus par lots à des «pavaudiers» ou fabricants de colliers pour chevaux (paronnes) ; ces artistes, originaires pour la plupart de Bacilly, venaient l’été couper leur récolte en chantant, et le reste du temps colportaient leur marchandise sur les foires et marchés».

Signalons que la Mare de Bouillon, qui paraît si paisible, peut parfois être le lieu de véritables tempêtes lorsque soufflent les vents du Nord-Ouest. Les vagues agitent alors ses eaux si fortement que les barques risquent de chavirer, et il y eut parfois des victimes.

La Mare et ses alentours, autrefois si sauvages, étaient naturellement un site pittoresque propre à l’éclosion de légendes multiples ; quelques unes faisaient encore l’objet des contes de la veillée à Bouillon pendant les premières décennies du XIXe siècle. On disait que les fées du Pignon Butor venaient faire leur sabbat sur quelques arbres, très vieux et très hauts, au bord de la Mare, notamment au Bas des Perrons. On disait aussi que des sorciers avaient été vus la nuit cherchant sur les rives des plantes «d’une vertu merveilleuse, connues d’eux seuls». Des lutins s’attaquaient aux chevaux, épouvantaient les gens sous la forme d’un lapin noir, d’un chat, ou encore sous l’aspect d’une belle dame blanche, etc.

 

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(11) J.-F. CAMPBELL : Life in Normandy (Edimburgh, 1865). Bibliothèque municipale de Granville.

 

 

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«En 1871 fut nommé à la portion principale de la cure de Bouillon (12) un chanoine de Cléry, M. Chaden, un colosse de 250 à 300 livres, capable de jouer de l’épée ou du bâton, fumant la pipe comme un vieux soldat, qui résolut de conjurer des (hantours»» ; il sortit un soir, revêtu du rochet et de l’étole, et armé du bâton de la croix de procession ; on ignore ce qu’il fit, mais les apparitions cessèrent. Mais quelques années plus tard, revenant un soir du village de Lézeaux, il s’égara dans les champs et le lendemain on le retrouva mort sur le sol». (2)

 

On connaissait aussi le «Meneur de Loups», homme de mauvaise mine, mal famé, vivant à l’écart dans une maison isolée, à qui on attribuait un plein pouvoir sur deux à trois paires de loups énormes «qui habitaient le jour dans son grenier et que toutes les nuits il était obligé de conduire par suite d’un pacte avec le diable ; aussi ne lui refusait-on rien de ce qu’il sollicitait, mais les bonnes gens le fuyaient, s’ils le pouvaient».

 

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(12) Sous l’ancien régime, la paroisse de Bouillon avait deux curés : l’un, pro majori, présenté par le roi (qui depuis LOUIS XI, avait transmis ce droit à Notre-Dame de Cléry, près d’Orléans), l’autre pro minori, présenté par l’évêque d’Avranches. - Le 14 mai 1778, les habitants de Bouillon adressèrent à l’Intendant de la Généralité de Caen une requête exposant que, «si c’est un bonheur d’avoir deux pasteurs, c’est certainement un malheur d’avoir à entretenir deux presbytères ; il n’y a dans la paroisse que de petits propriétaires qui sont tous matelots : plus de cinquante ont péri dans la guerre, laissant des femmes et enfants sans ressources, et les autres sont en service actuellement ». (2)

 

 

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LE POMMIER DU CLOCHER DE L’ÉGLISE

DE BOUILLON

 

Sur la face nord de la tour du clocher, à une hauteur de 7 à 8 mètres, on remarque un petit pommier qui semble jaillir de la muraille et qui jouit d’une renommée due tant à sa position anormale qu’à son exceptionnelle longévité.

Dès 1876, le «Magasin Pittoresque» attira l’attention sur ce phénomène végétal dans les termes suivants :

«Rien n’est si fréquent dans l’Inde et dans les terres chaudes de l’Amérique que de voir d’antiques constructions envahies par de puissants végétaux qui croissent au milieu des pierres et qui finissent par couvrir les ruines d’un inextricable réseau de verdure.

Le hameau de Bouillon (Manche) offre un petit phénomène de ce genre : un pommier, que les plus vieux habitants du pays se rappellent avoir vu dans le même état de croissance, s’est implanté, on ignore à quelle époque, sur le mur de la petite église, et ses racines se sont frayé un passage dans les interstices des pierres sans que l’on puisse supposer qu’elles aient rencontré aucune parcelle de terre végétale.

Ce pommier, renommé dans tout le pays d’alentour, fleurit chaque année, et, la saison venue, se couvre de pommes : elles sont petites, mais, au dire de chacun, d’un goût excellent» (13).

Ce texte, non signé, est accompagné d’une gravure «d’après un dessin d’Edouard Garnier», qui permet de constater que ce pommier avait déjà en 1876 un développement voisin de ses dimensions actuelles.

En 1884, M. Mauduit, dans une communication faite à la Société Archéologique d’Avranches au sujet des arbres de l’Avranchin, signale «ce pommier, remarquable par sa fraîcheur ; quoique très vieux, il fructifie assez abondamment». (14).

Un demi-siècle plus tard, en 1936, l’abbé Briant, curé de Bouillon, décrit «ce pommier fameux, accroché au vieux mur comme un bouquet de nouvelle mariée, qui presque tous les

 

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(13) Le Magasin Pittoresque. - Mai 1876.

(14) Revue de l’Avranchin. - Juillet 1884, page 157.

 

 

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ans produit des fruits, de petites pommes au parfum subtil» et se demande «D’où vient ce pommier ? Quel est son âge ?» (15). Écartant l’idée d’une semence déposée par un oiseau dans une anfractuosité de la muraille, en raison de la violence des pluies chassées par les vents du nord-ouest, il suggère une autre hypothèse : «Le pépin d’où est né le pommier a pu se trouver mélangé aux matériaux que manipulaient les ouvriers, conserver pendant des siècles sa vie latente, germer et se développer quand lui furent offertes les conditions favorables à sa croissance».

 

L’origine du pommier demeure hypothétique ; les archives révèlent que le cimetière qui entoure l’église était planté de pommiers dès le XVIe siècle : en 1553, ses pommes furent vendues 10 livres 6 sols. Et les quatre à cinq pommiers qui restaient furent vendus en 1840. (2).

 

Quel est l’âge de ce pommier ?

Edouard Le Héricher - qui était professeur de botanique et qui a signalé maintes curiosités végétales dans son Avranchin Monumental et Historique publié en 1845 - n’en fait pas mention dans sa description détaillée de l’église de Bouillon ; de même, l’abbé J. Guyot, si appliqué à décrire minutieusement son église dans le manuscrit qu’il rédigeait vers 1850, n’aurait pas manqué d’en parler si, à cette époque, ce pommier avait attiré l’attention ; or, il n’en dit rien, ce qui nous incite à penser que le Magasin Pittoresquede 1876 exagérait en affirmant que «les plus vieux» habitants l’avaient vu «dans le même état de croissance». Néanmoins il semble vraisemblable que le pommier a dû apparaître vers 1855 ; il serait donc aujourd’hui centenaire.

 

Est-ce possible, surtout dans les conditions étranges où il se trouve ? Nous l’avons demandé à l’éminent professeur L. CUNY, spécialiste de l’arboriculture fruitière, qui a bien voulu nous faire connaître son opinion autorisée : «La situation particulière du pommier de Bouillon me semble le soustraire aux incidents qui provoquent généralement une sénilité plus hâtive : maladies, troubles radiculaires, insectes, taille, greffage ; il a pu trouver dans les pierres et le mortier des murs les éléments minéraux nécessaires à sa croissance, et étant donné le climat, ses besoins en eau ont pu être couverts par l’humidité atmosphérique et celle profonde des pierres.

 

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(15) Abbé BRIANT : Notice historique sur Bouillon (Mortain, 1936), illustrée de plusieurs clichés, notamment le clocher de l’église et la «Pierre au Diable».

 

 

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A priori, il ne me semble pas impossible que ce pommier, extraordinaire dans sa position, ait effectivement une centaine d’années ; sa ramure actuelle peut fort bien ne pas être celle originelle, mais une repousse de 2ème, 3ème, 4ème... génération, la souche seule étant partiellement celle de 1850. Les hypothèses quant à son origine sont plausibles : si le mortier employé est terreux, le pépin originel a pu se conserver apte à germer pendant de nombreuses années». (16).

 

Si âgé qu’il soit, ce pommier semble en parfaite santé dans sa position élevée et il continue, en 1955, à porter de nombreux fruits, comme au temps où l’on chantait à Bouillon

 

Dans le mitan de mon clocher

Je possède un fameux pommier

Qui donne tant et tant de pommes

Lidoric lon laire

Que tout le monde peut en manger

Lidoric lon lé (15)

 

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(16) Lettre du Professeur L. Cuny, du 25 novembre 1955.

 

 

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LE MENHIR DE VAUMOISSON

 

 

À environ un kilomètre au nord de l’église de Saint-Michel-des-Loups, sur le chemin départemental conduisant à Lézeaux et Saint-Pair, se détache vers l’est un chemin vicinal desservant les fermes de Vaumoisson et de La Vesquerie ; à 150 mètres du carrefour se voit, dans le champ qui borde au nord ce chemin vicinal, une pierre levée, vulgairement appelée dans le pays La Pierre au Diable, connue sous le nom de Menhir de Vaumoisson (du nom de la ferme dont dépend ce terrain) ou Menhir de Bouillon.

 

C’est un énorme bloc de granit, de forme cylindrique dans sa partie visible, mesurant environ trois mètres de hauteur et six mètres de circonférence, et à peu près plat à son sommet ; le lieu où il est érigé est un point culminant dominant toute la région environnante, de sorte qu’un homme debout sur ce piédestal embrasse un très vaste panorama, tant vers la mer que vers la région de Granville et la vallée du Thar.

 

En 1862, des fouilles furent faites autour de ce menhir par Le Héricher, au nom de la Commission de Topographie des Gaules : «Une excavation d’un mètre en largeur et en profondeur fut pratiquée, mais on dut s’arrêter dans la crainte qu’il ne vint à tomber. La fouille ne révéla aucun objet, mais eut un triple résultat : d’abord de constater que ce bloc n’est pas une excroissance du sol et que le granit qui le compose n’existe pas sur place et n’a d’analogue qu’à une distance de plusieurs kilomètres ; ensuite que, comme beaucoup de pierres de Carnac, il est posé sur la pointe et que, les fouilles l’ayant suivi jusqu’à un mètre sous le sol sans aller jusqu’à son extrémité, sa hauteur dépasse quatre mètres ; en outre, nos fouilles établirent qu’on avait à une autre époque autour de ce monolithe» (17), probablement dans l’espoir d’y trouver un trésor.

 

L’abbé Desroches prétend (18) qu’une grande quantité de pièces d’argent auraient été trouvées «dans les environs» du menhir ; mais l’abbé Briant rapporte que c’est en abattant des arbres à Vaumoisson qu’on trouva de menues monnaies de

 

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(17) LE HÉRICHER : Avranchin Monumental et Historique, Tome III, 1865.

(18) Abbé J.-J. DESROCHES : Histoire du Mont Saint-Michel et de l’ancien diocèse d’Avranches (1838). Tome Ier, page 31.

 

 

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bronze oxydées et de faible valeur ; «à la suite de ces trouvailles, des marins proposèrent à M de Vaumoisson, propriétaire du terrain, de lever ma Pierre-au-Diable avec un mécanisme qu’ils feraient venir de Granville afin de découvrir le trésor ; mais leurs offres furent rejetées, car c’était une croyance dans le pays que celui qui déterre un trésor meut dans l’année». (15).

Les archéologues n’ont pu déterminer par quels moyens matériels a été transporté et érigé cet énorme bloc, ni à quelle époque a été effectué ce remarquable travail ; ils sont aussi dans l’incertitude quant à la destination primitive de ce menhir. Servit-il d’abord à des observations astronomiques ou à des pratiques religieuses ? Faisait-il partie, comme le pensait H. Moulin, d’un grand monument druidique dont cet auteur assure que d’autres fragments auraient été trouvés dans le voisinage ? (19). Ou les «pierres levées» étaient-elles, suivant l’opinion de Gerville-Latouche, des «jalons» servant de repères sur les antiques voies de communication, et le menhir de Vaumoisson était-il, comme ceux de Bréville et de Longueville, un des jalons ou milliaires de la voie qui, à l’époque romaine, joignait Cosedia (Coutances) à Condate (Rennes) par Fanum Martis (présumé être Saint-Pair) ? (5).

Les problèmes posés par les monuments mégalithiques sont d’autant plus difficiles à résoudre qu’un grand nombre de ces précieux témoins de notre histoire primitive ont malheureusement été détruits, lors de l’introduction du christianisme en Gaule, par le fanatisme intolérant des adeptes de la nouvelle religion empressés à faire disparaître les traces des cultes druidiques ; en 658, le Concile de Nantes ordonna d’enlever et de jeter «certaines pierres à qui le menu peuple rend des adorations ». (20).

Le menhir de Vaumoisson - plus heureux qu’un autre monolithe qu’on retrouva en 1960 enterré dans le sol du cimetière de Bouillon (17) - est resté debout, les habitants s’étant contentés d’élever une croix à côté de la «Pierre-au-Diable» en témoignage de leur foi (2).

Cette croix, posée sur un monolithe rayé de tores et de doucines, décrite par le Héricher en 1845 (4), fut, en novembre 1857, donnée par M. Girard des Prairies (alors propriétaire des terres de Vaumoisson) pour être placée au cimetière de Bouillon. (2).

 

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(19) Viconte de POTICHE : La Baie du Mont Saint-Michel et ses environs, 1891.

(20) A. GARDIN : Histoire illustrée du Mont Saint-Michel, 1950.

 

 

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Le nom de «Pierre-au-Diable», sous lequel le menhir est généralement désigné dans le pays, s’explique comme suit : «On raconte que Satan, chargé de ce bloc qu’il était allé chercher à Chausey sans se mouiller les pieds, le portait pour la construction de Pont-au-Bault ; il gravissait déjà le Pignon-Butor lorsqu’il aperçut un prêtre avec son étole. À la vue de son adversaire, il laissa choir son fardeau ; ses cinq griffes sont restées empreintes dans le granit, et à l’endroit de la rencontre fut élevée une croix». (4).

 

Le lieu où étaient la «Pierre» et la croix était très renommé jadis ; la crédulité populaire sous l’ancien régime y situait «de fréquentes apparitions de mauvais esprits sous différentes formes ; la piété avait fait de la croix voisine un but de pèlerinages nocturnes où, rapporte l’abbé Guyot, se seraient accomplies des pénitences qu’on ne pourrait aujourd’hui, sans une grande indiscrétion, conseiller et encore moins imposer ; on va jusqu’à citer que des mères dont les enfants en bas-âge étaient morts par suite d’une négligence dans les soins qu’elles leur donnaient, allaient prier à la croix de Vaumoisson la nuit, quelquefois souvent et pendant des années, en portant et rapportant le berceau de l’enfant. Les uns devaient accomplir ce pèlerinage sans parler, d’autres les pieds nus, n’ayant pour tout vêtement qu’une chemise ou un caleçon, ou faire le tour de la croix en marchant sur les genoux tant de fois... Ce sont ces voyages de nuit qui ont donné lieu à toutes les histoires de hantours dans les lieux où se trouvent des croix. (2).

 

Ce menhir est le plus ancien monument de la région.

 

 

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LA LANDE DE BEUVAIS

 

Le voyageur qui se rend de Carolles à Sartilly, ou de Bouillon à Champeaux par Saint-Michel-des-Loups, traverse une vaste étendue de plus de sept cents hectares de terrains généralement incultes garnis de ronces, de bruyères et d’ajoncs parsemés çà et là de quelques champs cultivés, mais sans habitations quoique sillonés de chemins rectilignes ; cest la Lande de Beuvais, dont la stérilité semble due au fait que les terrains qui la composent sont situés au centre d’une large cuvette granitique imperméable obligée d’absorber ses eaux par elle-même ; «il en résulte de petites éminences et de petites vallées dont les premières sont brûlées et arides et dont les secondes sont marécageuses et infertiles ; la culture ne peut se développer que sur quelques pentes bien exposées». (21).

Le nom de Beuvais, dont l’orthographe varie considérable-

ment suivant les auteurs (22), semble dérivé du latin Bivia,

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(21) REVUE DE L’AVRANCHIN, Tome XII (1928), P. 562 : Article d’Albert DESCOQS : Pour la période antérieure à 1789, l’auteur a transcrit de nombreux extraits de l’ouvrage de l’abbé Guyot (2).

(22) Voici vingt façons différentes dont a été orthographié ce nom, tant en français qu’en latin, dans les documents que nous avons consultés :

BEUVAIS : Lettre du Préfet de la Manche, 1827 ; - BOUDENT-GODELINIÈRE, 1844 ; - Abbé GUYOT, 1850 ; - LE HÉRICHER, 1908 ; - A. DESCOQS, 1928 ; - Abbé BRIANT, 1936.

BEAUVAIS : BLONDEL, 1823 ; - Ordonnance Royale de 1824.

BEVAIS : Comte d’ESTRÉES, 1756 ; - Abbé PIGEON, 1888 ; - CHESNEL, 1908.

BEVAYS : LE HÉRICHER, 1845.

BVAYS : Carte manuscrite de MARIETTE, 1700.

BEVAYE : Dom LEROY? 1579, cité par DESCOQS.

BEVIA : Charte, 1182 citée par BEAUREPAIRE.

BEVEYS ou BEUVEYS : Charte, 1320, citée par BEAUREPAIRE.

BEVEIA : CHESNEL, 1908.

BEVES : Carte de LAPOINTE, 1675.

BEVERS : Carte de BITOUZE-DAUXMESNIL, 1836 ; A. DESCOQS, 1928.

BEVERT : Carte de l’Etat-Major, 1839 (23) ; - Carte Routière de la Manche, 1860 ; - Carte du Ministère de l’Intérieur, 1890 ; - Docteur OLIVIER, 1922.

BEVART : «Le Pays de Granville», 1907.

BAVAIS : COUTIL, 1895.

BUVAYS : Lettre du Ministère de l’Intérieur, 1822 ; - Plan Cadastral de Carolles, 1827.

BIVAYS : Dom LEROY, 1579, cité par LE HÉRICHER.

BIVAYE : BOUDENT-GODELINIÈRE, 1844.

BIVIE : Charte de 1172, citée par GUYOT- LE HÉRICHER, 1845 ; - Abbé PIGEON, 1888.

BIVIA : CHESNEL, 1908.

 

 

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qui, d’après les étymologistes, est dû au fait qu’à l’époque romaine la route venant du Nord (Coutances) et se dirigeant vers le Sud (Rennes) se divisait en ce lieu en deux voies dont l’une aboutissait à Genêts et l’autre au Gué-de-l’Épine en passant par Avranches. (24).

Des objets préhistoriques ont été trouvés à diverses reprises dans la lande, notamment en 1837, «quatre amulettes de bronze, qui furent déposées au Musée d’Avranches et intriguèrent les paléontologistes : l’une en forme de croissant, une autre en forme de disque avec anneau de suspension, une autre formée de deux anneaux séparés par une ellipse». (25). Peut-être ces objets ont-ils joué chez les peuples primitifs de la région le même rôle que les phalères chez les Grecs, Étrusques et Romains, marques de distinction ou simples ornements ? (26).

Autrefois la lande était une forêt, dont font mention les manuscrits du Mont Saint-Michel : en l’an 1013, Robert, sixième duc de Normandie, fit don de cette forêt à l’abbaye du Mont en même temps que des bois de Crapout et de Néron. «Sylvam que dicitur BIVIA cum sylvulis quibusdam aspicientibus ad eam scilicet Crapout et Neiron». (4). Vers la fin du XIe siècle, «Roger, qui venait de vendre à l’Abbaye du Mont ses terres de Poterel et qui s’était retiré à Herengardville, trouvant un jour dans les bois de BIVIE les porcs de Saint Michel, tua avec fraude et perversité le porcher, crime dont l’abbé Ranulphe informa le duc de Normandie. Roger, chassé de la province, erra longtemps de ville en ville, puis demanda à rentrer en grâce avec les religieux et le duc de Normandie ; il reconnut le droit de l’abbaye devant le duc et ses seigneurs et la reine Mathilde». (27).

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(23) Signalons à ce sujet une anomalie de la carte de l’Etat-Major. On y lit, au dessus du nom de la commune de Champeaux, le mot BEVERT en caractères semblables à ceux utilisés sur cette carte pour désigner les principaux hameaux ; or, il n’existe pas de localité de ce nom. Pour trouver l’explication de cette bizarrerie, il faut se reporter aux premières éditions de la carte de l’Etat-Major (1839), sur lesquelles on lisait «Lande de Bevert» ; lors de la révision de la carte, on a estimé que l’expression «lande» ne correspondait plus à l’état des terres et on a supprimé Lande de en laissant subsister le nom BEVERT qui, isolément, est sans signification.

(24) P. CHESNEL : Le Cotentin et l’Avranchin des origines au XII° siècle (Coutances, 1908).

(25) Léon COUTIL : Inventaire des découvertes préhistoriques dans le département de la Manche, publié dans le «Bulletin de la Société Normande d’Études Préhistoriques» (Louviers, 1896).

(26) «Revue de l’Avranchin», tome II, 1886, page 317. - Article de l’abbé Mallet.

(27) «Cartulaire du Mont Saint-Michel» (Bibliothèque Municipale d’Avranches), cité par Le Héricher.

 

 

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Une charte de 1121 relate que Thomas, seigneur de Saint-Jean (dénommé maintenant Saint-Jean-le-Thomas) fit dans ce temps construire le Château de Saint-Jean, et pour faire ce grand ouvrage, ravagea les forêts de Néron, de Crapalt et de Beuvais. (28).

En 1172 intervint entre les moines et le seigneur de Saint-Jean une convention dont voici le texte :

« Que ceux qui viventet vivront sachent que moi, Robert, abbé du Mont Saint-Michel au péril de la mer, j’ai fait à Guillaume de Saint-Jean et à ses héritiers, comme elle avait déjà été faite à ses prédécesseurs, concession de la garde de la forêt de Bivie, de manière cependant que ledit Guillaume ni ses héritiers ne pourront rien réclamer ni sur la forêt ni sur les terres qui l’avoisinent. Les difficultés qui pourront naître au sujet de la forêt, il en sera traité entre nous et ledit Guillaume en la chapelle de Saint Michel. Nous disposerons comme de notre bien propre de la forêt dont nous pourrons concéder, vendre, prendre autant comme il nous plaira. Guillaume n’y pourra exercer d’autre droit que celui d’y prendre le bois nécessaire pour son chauffage et les autres besoins de sa maison. Le droit d’y nourrir des porcs n’appartiendra qu’à nous à l’exclusion de tout autre. Nous accorderons en outre la garde de la garenne qui s’étend sur toute la paroisse de Saint-Michel-des-Loups, tant dans les bois qu’en terre découverte, sous cette condition que n’y pourront chasser, mais quand il le voudront, que trois seulement de notre côté, l’abbé, le prieur et le principal bailly, et du côté dudit seigneur, le seigneur lui-même, son fils et son frère. S’il s’élève des difficultés relativement à cette garenne, l’amende qui serait portée par notre conseil et celui dudit seigneur serait partagée entre nous par moitié. Nous réservons entièrement les peaux de cerf et de daim de l’un et l’autre sexe qui y seront pris à l’avenir.

Fait publiquement au Chapitre du Mont, l’an de l’incarnation de notre Seigneur, 1172». (2).

Une partie de la forêt de Bivie(depuis le Moulin de Conicat jusqu’au fossé de Landelles) fut fieffée par l’abbé Robert de Thorigny au sieur Allain de Saint-Pierre pour le nombre de cinquante rûches de froment (28), et en 1182, le même abbé fin don à l’Hôtel des Pauvres de Genêts, pour le secours des indigents et des infirmes qui y étaient admis, d’une charretée de bois (à un cheval) à prendre chaque semaine dans

 

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(28) BOUDENT-GODELINIÈRE : Notice historique et statistique sur l’Avranchin (Avranches, 1844).

 

 

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la forêt, ainsi qu’il appert d’une donation dont l’original en latin est conservé dans les archives de l’Hospice d’Avranches. (29).

Dans l’inventaire des titres, pancartes et pouillés de l’abbaye du Mont Saint-Michel que fit faire en 1320 l’abbé Jean de la Porte, il est précisé qu’Henri, roi d’Angleterre, et Philippe, roi de France, avaient confirmé le don du duc Robert en l’an 1030.

Le 8 septembre 1329, l’abbé du Mont accorda à l’évêque d’Avranches le droit de chasser pendant trois ans dans la forêt. C’est la dernière mention historique de la «forêt», qui allait être détruite au cours de la Guerre de Cent Ans. (30).

En effet, d’une part, les Anglais - qui furent de 1356 (bataille de Crécy) à 1450 (bataille de Formigny) maîtres de la Normandie, exception faite du Mont Saint-Michel qui demeura inviolé - confisquèrent les biens des religieux sur le continent et exploitèrent pour leur compte la forêt de Bivie ; et d’autre part? Le roi Charles VI ayant en 1385 projeté une descente en Angleterre, l’amiral Jean de Vienne fut chargé d’équiper une flotte et de «construire une grande ville en bois formée de poutres assemblées et close de tous côtés de telle sorte qu’on put la dresser sur le rivage d’Angleterre et qu’elle offrit un abri sûr à l’armée». (31) ; les charpentiers coupèrent alors les plus beaux arbres des forêts de Normandie. Dévastée par les uns et les autres, la forêt, au lendemain de la Guerre de Cent Ans, n’était plus qu’une lande.

Pendant cette longue guerre, la famille de la Ferrière avait été pourvue de la seigneurie de Carolles et avait reçu en don la lande de Beuvais ; mais sachant que cette lande avait été la propriété de l’abbaye du Mont Saint-Michel, les demoiselles de la Ferrière, au lendemain de la guerre, donnèrent aux moines la propriété de la lande en stipulant certaines réserves au profit des habitants des paroisses avoisinantes.

Dès 1453 un accord intervint entre les moines et les paroisses ; mais à la suite de divers incidents, les conditions d’exercice des droits des habitants furent précisées par une sentence rendue le 6 décembre 1504 aux Assises d’Avranches, «tenues par Jean Duprey, écuyer, sieur de Coudray et de Belle-Chaire, conseiller et chambellan du Roy, notre Sire, et son bailli Cotentin» ; le texte de cette sentence, conservé aux

 

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(29) Charles de BEAUREPAIRE : Notice sur l’Hospice d’Avranches, (1858).

(30)Charles LE BRETON : L’Avranchin pendant la Guerre de Cent Ans (Caen, 1879).

(31) «Religieux de St-Denis», Livre VII, ch III, cité par Le Breton.

 

 

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Archives de Saint-Michel-des-Loups, est un savoureux exemple du jargon juridique du XVIe siècle ; sa longueur ne nous permet pas d’en reproduire le texte intégral et nous en citerons seulement les conclusions après avoir rappelé que les parties en cause étaient :

d’une part les Abbé et Religieux du Mont Saint-Michel, qui avaient fait saisir par leur préposé, Philippe le Goupil, «forestier et coutumier de la lande de Beuvais», un bœuf appartenant à Jean Joué, de la paroisse d’Angey, et une jument appartenant à Jean Doguais, de la paroisse de Carolles, demandeurs ;

d’autre part, «les paroissiens d’Angey, et avec eux joint Révérend Père en Dieu le sieur Évêque d’Avranches, seigneur temporel de ladite paroisse» ;

et «les paroissiens de Carolles, et avec eux joint noble homme Jean de la Ferrière, seigneur de Carolles, défendeurs.

«Les parties ouies, et fait lecture de leurs pièces, lettres et écritures, et le tout mûrement délibéré avec notables conseuls..., il est dit que les tenants du fief ou aînesse de la Fauvellière ou du Creux assistés (situés) en la paroisse d’Angey nourriront pour l’avenir le forestier ou chiennetier de la lande, ayant avec lui ses deux limiers et ses cornes à son cou attachées d’une courroye de cuir, une fois l’an seulement en le faisant savoir par le chiennetier au prône de la grand’messe dudit lieu d’Angey trois jours avant, ou bien ils paieront l’aîné de la Fauvellière douze deniers et l’aîné du Creux douze deniers pour le repas d’icelui chiennetier qui est au choix et vouloir de ce faire, - et que, ce faisant, iceux paroissiens d’Angey ont liberté d’aller quérir à la forêt et lande de Beuvais gean (32), bois, bûches, brières (bruyères), argilles, blaites (33) et pierres, soit à licol, charrette, chevaux, juments, bœufs ou ânes, et d’y mettre toutes sortes de bêtes à pâturer sans payer aucune chose,

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(32) «Jan» ou «gean», nom vulgaire de l’ajonc landier ou ajonc commun. Autrefois utilisé comme combustible, il est employé maintenant comme fourrage après écrasement sous une meule, ou, après incinération, comme amendement pour les terres (Larousse).

(33) «Blaites» ou «Blètes» (expression du patois bas-normand) : «Dans un lieu sec, bien enraciné de bruyères et de jannet (ajonc) on enlevait au moyen d’une grande houe (houette) bien tranchante, une blaite de forme ronde, de 50 à 70 centimètres de diamètre à sa surface et d’une épaisseur de trois à quatre doigts. On la laissait renversée pendant un ou deux mois des grandes chaleurs ; puis, quand cette espèce de tourbe était réputée bien sèche, on l’emportait et on la tassait dans le grenier ou la maison. Cette blaite brûlait fort bien : quatre à cinq faisaient un bon feu qui durait longtemps, mais qui avait l’inconvénient de dégager en brûlant une odeur fort désagréable dont était imprégné et noirci tout ce qui approchait du feu. Vers 1830, quelques familles pauvres usaient encore de ce mode de chauffage » (2).

 

 

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et les paroissiens de Carolles sont condamnés à payer auxdits abbé et religieux un denier au jour Saint-Michel en septembre, icelui denier porté au parc et lieu de M. Saint-Blaise (34) par un desdits paroissiens de Carolles audit forestier ou coutumier de ladite lande de Beuvais, et en défaut de ce faire, ledit forestier avoir pouvoir de contraindre lesdits paroissiens de Carolles par toutes voies dues et raisonnables - et partant lesdits paroissiens de Carolles permis de jouir et aller quérir à ladite lande de Beuvais gean, brières, argilles, bois, blaites et pierres, soit à licol, charrette, chevaux, bœufs, juments ou ânes, sans aucune chose en payer audit forestier, et sans faire paiement iceux paroissiens pourront mettre toutes sortes de bêtes à pâturer en ladite lande de Beuvais» (2).

Cette sentence n’empêcha pas les abbé et religieux du Mont Saint-Michel de fieffer certaines parties de la lande. Ainsi Dom Leroy rapporte qu’en 1579, «Arthur de Cossé, abbé, fieffa 120 vergées de terre de la lande à noble homme Bertrand du Homme, sieur de la Rochelle, à charge d’en payer par chacun an à la seigneurie de Genêts, dépendant de l’Abbaye, six livres de rente à raison de 12 deniers par vergée», et Dom Leroy ajoute : «À présent la forêt est en lande et totalement déserte. M. L’abbé de ce Mont prend par famille des villages circonvoisins certaine somme d’argent moyennant quoi chacun an il donne permission d’y faire paître les bestiaux». (28).

Abstraction faite des parties de la lande qui furent fieffées, il semble que pendant près de trois siècles la Lande de Beuvais fut régie par les accords de 1453 confirmés en 1504, de sorte que moyennant une faible redevance les habitants des cinq paroisses d’Angey, Carolles, Champeaux, Bouillon et Saint-Michel-des-Loups eurent pratiquement la jouissance indivise de la lande, soit pour y prendre des matériaux ou des produits du sol, soit pour y faire paître leurs animaux.

Leur quiétude fut troublée par l’édit royal du 16 août 1761 prescrivant la mise en valeur des terres en friches.

Les moines du Mont avaient donné, le 12 février 1762, tout le chapitre assemblé, pleins pouvoirs à leur procureur, le Père Canon, pour affouager ou fieffer tout ou partie de la lande. Au début de 1773, un sieur Allain ayant passé un contrat avec les moines en vue de défricher une partie de la lande, les paysans s’émurent ; «trois cents personnes des paroisses de Champeaux, Carolles, Saint-Michel et Bouillon, se croyant lésées par cette concession, formèrent, le 17 mars

 

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(34) Cette expression désigne sans doute la «Chapelle St-Blaise», de la maladrerie dont nous contons l’histoire à la fin de cette étude.

 

 

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1773, un attroupement, et, munies de haches, de bêches, de houettes et de fusils, virent raser les fossés et couper par pied et par coupelles les chênes, entes et autres arbres. Jean Tanquerel, de Champeaux, Nicolas Patin et Guillaume Grossin, de Carolles, et Antoine Bouvet, de Bouillon, considérés comme les principaux complices de ces violences, furent condamnés par le Tribunal d’Avranches à payer des dommages et une forte amende». (35).

Le 22 août 1773, les paroissiens de Saint-Michel-des-Loups adressent au roi une supplique lui demandant «de mettre sur la paroisse de Saint-Michel les droits de landage qu’il perçoit sur les paroisses de Chapeaux, Angey, Carolles et Bouillon par rapport à la lande de Beuvais, et que l’imposition des droits frappe tous les propriétaires de notre paroisse, nobles et non nobles, bourgeois privilégiés et non privilégiés, même ecclésiastiques, soit curé et autres prêtres ou clercs, comme participant chacun selon droit aux partages qui pourront être faits de ladite lande et aux défrichements et améliorations sur ledit terrain». Le 13 octobre 1776, ils s’élèvent à nouveau contre toute réduction de leurs droits, ajoutant que «si on ne peut obvier à la culture de ladite lande, ils en demandent la préférence conjointement avec les autres paroisses qui peuvent y avoir droit». (2).

 

Un sieur de Lancyse, chevalier, ayant adressé au Roi un placet sollicitant la concession de la lande de Beuvais, le sieur de Préval, seigneur et patron de Carolles, répliqua en rappelant le don aux moines du Mont Saint-Michel par ses ancêtres de la Ferrière et les réserves stipulées en faveur des habitants, et soutint que, cette lande n’étant pas du domaine royal, le Roi ne pouvait en faire la concession audit Lancyse ; celui-ci n’insista pas. (2).

En 1779, un membre de la famille Polignac se fit octroyer la concession de la lande, ce qui entraîna de multiples contestations auxquelles mirent fin la Révolution et l’émigration des Polignac. (2).

La Révolution ayant aboli les monastères, les habitants des cinq communes continuèrent à jouir indivisément de la lande, et nul incident ne vint troubler cette jouissance pendant un quart de siècle.

Mais après la restauration, en 1817, le Ministre de l’Intérieur reçut une note attirant son attention sur la lande de Beuvais par une note ainsi conçue : «Il existe dans l’arron-

 

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(35) Abbé E.-A. PIGEON : Le Diocèse d’Avranches (Coutances, 1888), Tome Ier.

 

 

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dissement d’Avranches une lande de grande étendue qui appartient aux communes d’Angey, Bouillon, Saint-Michel-des-Loups, Carolles et Champeaux. Depuis longtemps s’est introduit dans l’exploitation de cette propriété un usage qui a pour résultat de rendre le sol totalement stérile : cet usage consiste à enlever une grande quantité de gazons ou blètes qu’on fait sécher et que les habitants emportent ensuite chez eux pour être brûlés ; ces gazons ont environ un pouce de profondeur et souvent beaucoup plus de manière que l’on fait disparaître peu à peu toute la terre végétale.

 

Cette même lande produit une plante connue dans la contrée sous le nom de «jan» ; les habitants la déracinent et enlèvent avec la terre, ce qui nuit beaucoup à la reproduction ; il serait possible de faire de cette plante une ressource qui serait affectée aux besoins des communes propriétaires parce qu’on pourrait en autoriser l’exploitation à des époques déterminées au moyen de vente par adjudication publique.

 

Quant aux blètes, il est instant de remédier aux effets funestes de leur enlèvement ; toutes les personnes notables désirent que cet usage cesse promptement, et pour cet effet il est indispensable de donner des instructions au Préfet de la Manche». Le 27 septembre 1817, le Ministre pria le Préfet d’examiner ces suggestions et de faire des propositions «conformes au droit de l’administration et à l’intérêt des communes propriétaires». (36).

 

Saisis de la question, les Conseils Municipaux des cinq communes adoptèrent immédiatement le principe du partage de la lande entre les communes et nommèrent des commissaires qui dressèrent, le 4 août 1818, un procès-verbal de leurs opérations : «le partage a été fait en raison du nombre des feux, sans avoir égard à l’étendue du territoire de chaque commune ; sur cette base la part de chacune a été fixée comme suit :

 

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(36) Arch. Nationales - Carton F 3-11 - Manche 2 - Dossier «Angey».

 

 

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Ces mêmes communes ont obtenu la portion la plus voisine de leur territoire, et les lignes de démarcation sont exactement dessinées sur le plan.

Les clauses générales du partage sont que chaque commune est reconnue propriétaire des portions de la lande à elle attribuées, qu’elle poursuivra seule et à ses frais les bordiers qui auraient usurpé une partie de son lot, et, afin de prévenir toute usurpation ultérieure, tous les propriétaires riverains seront appelés pour, concurremment avec les commissaires de chaque commune, placer des bornes entre leurs propriétés et celles des communes co-partageantes.

Tous les habitants propriétaires des cinq communes pourront indifféremment faire partager sur toutes les portions de la lande partagée ; mais les coupes de bruyères, jan, levée de blettes et extraction de pierre et d’argile, etc..., ne pourront être faites à l’avenir par les habitants de chaque commune que sur la partie dépendante de la commune où ils ont leur domicile.

Ce droit de pâturage devra cesser au moment où l’une des communes procédera à la subdivision entrte ses habitants de la part qui lui est attribuée ou qu’elle voudra former des clôtures, le tout en se conformant strictement au plan en ce qui concerne les chemins vicinaux». (37).

Six années s’écoulèrent avant que, le Conseil d’État ayant émis un avis favorable le 27 octobre 1824, une ordonnance royale du 11 novembre 1824 ratifia les propositions des communes : «Le partage de la Lande de Beuvais entre les communes d’Angey, Bouillon, Carolles, Champeaux et Saint-Michel-des-Loups, co-propriétaires de ce terrain, est autorisé pour être effectué et constaté par acte authentique conforme au procès-verbal de répartition dressé le 4 août 1818 ou au plan annexé accepté par les Conseils Municipaux desdites communes». (36).

Mais les communes n’avaient pas attendu la sanction royale pour considérer le partage de 1818 comme définitif, et elles s’étaient presque immédiatement préoccupées de savoir si les portions de la lande attribuées à chacune d’elles pourraient être subdivisées en lots individuels permettant la mise en culture, plus avantageuse que le simple droit de parcours prévu ; dès le 9 septembre 1818, le Sous-Préfet d’Avranches demanda si les

 

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(37) Archives Départementales de la Manche, à Saint-Lô : pièces citées par Albert Descoqs (originaux détruits en 1944 lors du bombardement.

 

 

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communes pouvaient procéder à la division d’un bien communal, soit par feu, soit par tête, sans avoir été préalablement autorisées ; le Préfet répondit négativement.

 

Ce qui n’empêcha pas les Conseils Municipaux des cinq communes de préparer, puis de réaliser le partage entre les habitants, les «lots» de terrain étant attribués par tirage au sort .il y eu naturellement des mécontents qui, se croyant lésés, adressèrent des réclamations au Gouvernement, soit directement, soit par l’entremise de leur député ; il s’ensuivit de nombreuses correspondances entre le Ministre, le Préfet et le Sous-Préfet, et l’épaisseur des dossiers des Archives tant Nationales (36) que Départementales, à Saint-Lô (37) témoigne des difficultés soulevées par le partage de la Lande de Beuvais et des réclamations dont certaines furent renouvelées jusqu’en 1840 !

 

Le Ministre voulait que le partage entre les habitants fût préalablement autorisé par lui et qu’il fût effectué par adjudication publique des lots, l’adjudicataire devenant locataire emphytéotique et non propriétaire afin de préserver le bien des communes dans l’avenir.

 

Ce qui mettait dans un cruel embarras le Sous-Préfet qui savait que les partages étaient déjà effectués, sans adjudication publique et sans stipulation d’emphytéose, et qui se rendait compte de l’impossibilité de rétablir l’indivision alors que des bénéficiaires avaient déjà dressé des clôtures et mis en culture leurs parcelles.

 

Si en 1825 le Préfet répondait au Sous-Préfet que «sans égard au partage fait illégalement on doit passer chaque lot aux enchères», en 1827, il se fit l’interprète du «vœu unanime des habitants» en écrivant au Ministre : «J’avoue à votre Excellence que le partage a déjà reçu un commencement d’exécution et qu’il ne s’agit plus à proprement parler que de régulariser une mesure pour laquelle la sanction du Gouvernement est nécessaire». (36).

 

Le Ministre répondit le 18 juillet 1827 en prescrivant une enquête de commodo et incommodo, dont fut chargé le Juge de Paix de Sartilly : « Au lieu de se borner à recueillir les déclarations des habitants sur commodo et incommodode louer par baux emphytéotiques de 99 ans, il recueilli en outre leur opinion sur le fait de savoir si au contraire ils ne désiraient pas partager par lots purs et simples tels qu’ils l’on fait depuis dix ans, sauf à s’imposer extraordinairement de Fr. 1,50 par an et par lot tant que les besoins de la commune l’exigeront». À la suite de quoi le Préfet insista

 

 

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pour la forme emphytéotique, et... les choses en restèrent là, les Conseils Municipaux faisant la sourde-oreille et le Ministre laissant dormir le dossier.

 

Treize ans pus tard, de nouvelles réclamations de particuliers prétendant avoir été lésés suscitèrent une demande de renseignements du Ministre, à qui fut envoyée une réponse rédigée par le Maire de Sartilly, le notaire Doussin : «Dans l’espoir d’obtenir l’autorisation, on adjugea à chacun son lot, et chacun le mit en culture ou en fait cession aussi à titre de bail emphytéotique. Mais on eut soin de stipuler dans tous les actes qu’ils étaient faits sans garantie et que, sans augmentation de prix, le cédant abandonnait tous ses droits sur le bien cédé, même pour le cas où il deviendrait propriétaire. L’autorisation demandée n’a jamais été accordée, parce que les maires n’ont pas donné suite à leur demande pour la raison qu’un bail emphytéotique ne les arrangeraient pas ; ce qui fait que quelques-uns ont conclu depuis lors des ventes pures et simples, mais toujours sans garantie». (21).

 

Plus d’un siècle a passé depuis 1840. Les notaires ont continué longtemps à rédiger prudemment les actes relatifs à la transmission des «lots» provenants du partage de la Lande de Beuvais et à insérer des clauses de non garantie. Mais en fait, après 135 ans de possession ininterrompue, les détenteurs des lots sont devenus des propriétaires incommutables malgré l’absence d’autorisation de l’autorité souveraine ; le terme de 99 ans des baux emphytéotiques a passé totalement inaperçu ; la solidarité unissant tous les habitants des cinq communes et leur persévérante obstination à refuser de se plier aux prescriptions de l’administration centrale ont fini par triompher des exigences formelles de la loi.

 

 

La Lande de Beuvais, si longtemps sauvage et déserte, était un site propice à l’éclosion de légendes nées des terreurs populaires aux époques où les esprits ignorants accueillaient avec tant de crédulité le récit de prétendues apparitions et les superstitions dues à la croyance au démon.

 

L’abbé Guyot conte quelques-unes de ces légendes qui, au début du XIXe siècle, faisaient encore frémir les auditeurs réunis à la veillée près de l’âtre où se consumaient les «blaites» ou le «bois jan».

 

«Tantôt le diable apparaissait sous la forme d’un mouton égaré, qui semblait inviter à le reporter au troupeau ; mais

 

 

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on le trouvait si lourd qu’on était obligé de le mettre à terre, ce dont il manifestait son contentement par de grancs éclats de rire. Tantôt on rencontrait un grand cheval blanc (qu’on nommait Verlin), qui offrait sa croupe au voyageur ; il s’allongeait pour admettre trois ou quatre personnes, puis les menait plus vite et plus loin qu’elles ne voulaient et finissait pas les déposer dans une ornière.

 

Les coursiers de la lande étaient de misérables haridelles ; sur leur dos on voyait des pies qui plongeaient leur bec dans leur garrot écorché et qui caquetaient interminablement, semblant dire : c’est mon dada ! Il arrivait souvent que ces chevaux servent de monture à des voyageurs attardés, et le lendemain le propriétaire retrouvait dans un coin écarté sa bête efflanquée et fatiguée.

 

Plus d’une fois des gens du pays ont marché une nuit entière dans la lande sans s’y reconnaître, surtout par temps de brouillard ou de neige. On disait alors : «Ils ont marchésur l’herbe tournviesse». Ce n’était pas sans danger à cause des nombreuses excavations faites pour l’extraction des pierres, de l’argile, des terres, etc... Vers 1823, un vicaire de Genêts, cheminant dans ces parages, tomba sous son cheval, se brisa la jambe et mourut peu après. En 1843, un habitant de Carolles, voyageant par temps de neige, fut trouvé gelé au carrefour voisin de la maladrerie de Saint-Blaise». (2).

 

Aujourd’hui, la «lande» n’inspire plus d’effroi à qui que ce soit ; si certaines parcelles ont été mises en culture ou reboisées, le plus grand nombre des «lots» sont utilisés comme prés naturels pour l’élevage du bétail. Et lorsque la température est favorable au développement des champignons, les amateurs y font de fructueuses récoltes d’espèces variées.

 

 

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LA MALADRERIE DE SAINT-BLAISE

A CHAMPEAUX

 

À la lisière septentrionale de Champeaux, en bordure de la route de Saint-Michel-des-Loups à Champeaux, à environ cinquante mètres du carrefour avec la route de Carolles à Sartilly, (où se dresse la croix dite Saint-Blaise), on voit un pan de mur d’appareil roman, auquel est adossée une étable de la ferme voisine : ces ruines sont les derniers vestiges de l’ancienne léproserie ou maladrerie de Saint-Blaise.

 

Cette maladrerie fut fondée par le roi Henri II d’Angleterre (1154-1189), qui assura le vêtement du chapelain de Saint-Blaise par une rente à prendre sur les bourgeois de Coutances et qui fit don aux lépreux d’une foire qui se tiendrait chaque année, le jour de l’Exaltation de la Sainte-Croix, en septembre, dans la Lande de Beuvais. (29).

 

Guillaume de Saint-Jean, fondateur de l’Abbaye de La Lucerne, fit donation aux lépreux de Saint-Blaise de «tout le pressurage de la paroisse de Saint-Jean, trois vergées de vigne, les chanteaux de pain de sa maison et, le mardi, pour six lépreux, une distribution de vivres égale à celle que recevaient six de ses domestiques pendant le temps qu’il résiderait à son château, 26 quartiers et demi de froment, dont 9 devaient être perçus à Tourville en vertu d’un échange conclu avec Angot, abbé de La Lucerne». De plus, il leurabandonna un homme à Saint-Jean «avec tout son revenu quitte de toute aide et de tout service à son égard ; toutefois, le vassal ainsi cédé ne devenait pas irrévocablement l’homme des lépreux : s’il ne pouvait se plaire avec eux, et réciproquement si les lépreux ne pouvaient s’en arranger,il revenait à son premier maître qui était tenu de le remplacer par un autre ; ce vassal devait être affecté spécialement à la vigne des lépreux». (29).

 

En l’an 1320, cinq lépreux, ou, comme on disait alors, mésels ou méseaux, savoir : Jean de Ber, de Carolles, Thomas Pichard, de Saint-Jean, Colin Boressel et Marie Hueline,de Saint-Jean-le-Thomas, et Jean Douillé, de Champeaux, «tous meseaux de la maladrerie de Saint-Blaise, ès-lande de Beveys en la paroisse de Champeaux», par acte daté de Valognes le vendredi après la Saint-Denys, cédèrent à Jean de la Mouche, évêque d’Avranches, «tout le droit, l’émolument

 

 

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et la franchise por le temps à venir que lor meson ou maladrerie lor assemblée et eus avoient et aveir povoient et devoient es feires des susdictes seans chescun an et tenues le jour de l’exaltacion de Sainte Croix ès landes de Beuveys» en échange d’une rente de 15 sols à la Saint-Michel payable par les évêques d’Avranches, dont 12 sols devaient revenir aux malades et 3 sols à la fabrique de la chapelle. (29).

 

Le nombre des lépreux diminua peu à peu dans les siècles suivants par suite de la disparition progressive de cette maladie ; un édit de mars 1693 décida la centralisation des soins hospitaliers et la suppression des maladreries devenues inutiles ; Louis XIV, par arrêt du Conseil d’État du 25 mai 1696, ordonna la réunion à l’Hôpital d’Avranches de diverses maladreries de la région? Parmi lesquelles celle de Saint-Blaise de Champeaux, «avec tous les fruits et revenus y attachés, à charge de satisfaire aux prières et services de fondation de ces établissements». (35).

 

 

Marius DUJARDIN

H.E.C.

Directeur Honoraire du Crédit Lyonnais

Membre vétéran du Touring-Club de France

 

 

 

 

DU MËME AUTEUR :

 

Le Mont Saint-Michel considéré comme place forte, de Vauban à Napoléon (1952)

 

Histoire de la Cabane Vauban de Carolles et des autres postes

de guet du littoral avranchin (1953)

 

Histoire des Bains de Mer à Carolles et à Jullouville (1954)

 

Guide du Touriste sur la Falaise de Carolles, avec un plan et

photographies (1955)

 

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